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La daube du dimanche




D’habitude, Mamée préparait un rôti de veau à l’italienne, avec une sauce au thon, un vitello tonato. Mais ce dimanche-là, mon oncle devait nous présenter une nouvelle « fiancée », Karine. Mamée aurait aimé que ce soit du sérieux cette fois, et qu’il annonce son mariage. Elle s’achèterait une belle robe… Mais son fils pouvait faire ce qu’il voulait,  même contrarier sa mère, et peut-être Dieu, du fait de son héroïsme lors de la libération de notre ville. Ayant appris que Karine venait de Paris, Mamée avait préféré un plat qu’elle jugeait plus classique pour ne pas « faire d’histoires ». Car il y avait eu des histoires avec certaines fiancées précédentes, non seulement parce qu’elles se refusaient à placer l’accent où il faut sur le nom du plat, mais aussi parce qu’elles trouvaient bizarre qu’une sauce au poisson accompagnât une viande.


« Voilà, je vous ai fait la daube ». C’est là que tout a commencé, ou plutôt c’est quand Karine, d’un air curieux et même gourmand, a dit : « Mmh, ça a l’air bon. Mais c’est quoi la daube ? ». Avant que Mamée n’ait le temps de s’expliquer, le mari de sa sœur – en bref, mon grand-oncle, que tout le monde, je ne savais trop pourquoi, trouvait insupportable – a pris la pris la parole avec solennité pour une première leçon : « D’abord, Mademoiselle, ici, on ne dit pas dôbe, mais daube. Parce que la daube, c’est un plat de chez nous ». Mamée a eu un temps de surprise car elle pensait vraiment avoir choisi un plat bien connu. Mais qu’en savait-elle au fond, elle qui ne mangeait que sa propre cuisine, découvrant parfois quelque exotisme régional dans un livre de recettes ? Son beau-frère avait ainsi trouvé une nouvelle occasion d’exposer ses certitudes et de livrer ses sentences. Ses enfants se plaignaient de sa présence à table le dimanche, mais Mamée était résignée : « Je veux voir ma sœur, je suis bien obligée de l’inviter lui aussi ». Elle fit comme si elle ne l’avait pas entendu et tenta une explication à destination de sa belle-fille du moment : « Ce n’est pas grand chose – toujours à minimiser sa contribution à la vie familiale – c’est du bœuf en sauce. Vous pensez que ça vous plaira ? Sinon, ne vous gênez pas, prenez ce que vous voulez. Et avec, il y a des gnocchi.


– Oh, mais oui, bien sûr, répondit Karine, décidément, beaucoup mieux élevée que les fiancées des autres dimanches, évitant de demander ce qu’étaient ces gnocchi. Je vois, ça ressemble au bœuf bourguignon, et j’adore ça !
– Alors là, je vous arrête tout de suite. »


Aïe, la deuxième leçon du grand-oncle allait commencer. « Le bœuf bourguignon, ça n’a rien à voir. D’abord, c’est bourguignon, et la Bourgogne, vous n’y êtes pas du tout. Et dans le bœuf bourguignon – parce que moi aussi je connais très bien aussi – est-ce qu’il y a euh... les olives ? Est-ce qu’il y a l’ail ? Et euh...  »


Dans la famille, les femmes veulent bien être au service des hommes, mais à condition qu’ils ne prétendent pas qu’ils feraient mieux qu’elles s’ils intervenaient dans leurs domaines. Et c’est pas parce que mon grand-oncle avait plus ou moins tenu une épicerie qu’il devait prétendre savoir cuisiner. Ma mère s’en est donc mêlée : « Mais qu’est-ce que tu en sais de ce qu’elle met dans sa daube ? On te voit pas souvent en cuisine pour l’aider à la préparer, ni d’ailleurs pour nous aider à débarrasser la table. Alors, vas-y, dis-nous ta recette complète qu’on rigole. Ou mieux, le prochain dimanche, tu nous invites à la manger chez toi. Mais c’est toi qui toi qui te mets aux fourneaux, c’est pas tata Jeanine. »


Il préféra cette deuxième formule qui lui évitait le ridicule immédiat en lui permettant de potasser des livres de recette avant : « Pas de problème, je la fais quand vous voulez ! »


C’est là que Papet a voulu détendre l’atmosphère avec ses bons souvenirs : « Ben moi, moi, c’est marrant mais ça me rappelle la daube de ma grand-mère pendant la guerre. Un jour, elle nous a avoué qu’elle la cuisinait avec des chats. Mais ça nous empêchait pas de nous régaler. Pourtant, c’est sûr que c’était bien moins bon que la daube de ma petite femme. Allez, on se sert maintenant, et puis c’est tout.


– Mais comment veux-tu qu’on ait envie de manger ? Tu nous dégoûtes avec tes histoires !, éclata Jeanine, cherchant à détourner la colère de tous vers son beau-frère pour relâcher l’attention portée à son mari.


Et mon Papet, si pacifique d’habitude, a trouvé le moyen de nous débarrasser définitivement des leçons du grand-oncle : « Parce que lui, il nous dégoûtait pas en se gavant de daube au schnaps sur le dos des Juifs pendant pendant qu’on crevait tous la dalle ? ».

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