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La donzelle


Laurent Hyafil

 

 

- Surtout, tu ne ramènes pas la donzelle à dîner !

C’était son éternelle ritournelle. L’appellation « La donzelle », que sa tante utilisait pour la désigner, datait du jour où il avait mentionné son existence.  Il avait cinquante ans, elle en avait quarante-six.

Malgré ce surnom peu encourageant, il avait insisté pour que sa tante la voie. Il pensait naïvement que le contact physique retournerait la situation. « La donzelle » avait tout pour plaire à la tante. Elle était distinguée, elle avait de la prestance, elle était avenante, cultivée. Elle avait toutes les qualités. Elle avait été, presque exagérément attentionnée, avec la tante. Sa tante lui avait trouvé tous les défauts. Elle avait établi que ses prétendues qualités masquaient en fait des travers irréparables.

Il ne pouvait quitter ni l’une, ni l’autre. D’un côté, il avait trouvé la femme de sa vie. De l’autre les liens charnels qui le reliaient à sa tante paraissaient indissolubles. Sa vie devrait se cliver en deux parties incommunicables. Il continuerait à habiter avec sa tante et à entendre évoquer la donzelle à tout bout de champ, sans jamais y répondre.

- Tu as un air tellement malheureux, je suis sûr que tu as rendez-vous avec la donzelle!

La donzelle vivait malgré elle dans l’attente de la mort de sa tante. Cette tante qui la détestait, cette tante qui lui prenait l’homme de sa vie. Elle  comprenait à mots cachés que là-bas il était toujours resté le petit garçon à qui on donne des ordres et des conseils et qui n’a pas vraiment droit à la parole. Et pourtant elle l’aimait. Il était tellement différent quand il était avec elle, tellement libre, tellement tendre. On avait l’impression que toute l’affection qu’il n’avait pu recevoir d’une vraie mère se déversait sur elle. Car, si sa tante avait eu besoin de se l’approprier à la mort de sa mère, elle n’était pas capable de véritable démonstration affective. Il était un peu comme Pinocchio, marionnette du côté cour, homme du côté jardin.

- Tu ne crois pas qu’elle va finir par rencontrer l’homme de sa vie, ta donzelle !

Au fur et à mesure où sa tante vieillissait, il préparait des plans. Il faut dire qu’il était riche, n’ayant jamais eu besoin d’entamer la fortune conséquente laissée par ses parents. La tante, qui avait elle-même un patrimoine significatif,  avait décidé de subvenir à ses besoins. Et même, après qu’il eut trouvé un travail, il ne lui payait aucun loyer, aucune pension. Il n’avait pas compris que c’était pour la tante un moyen supplémentaire de se l’acheter.

- A ma mort, je te laisse mon appartement, mais j’interdis à la donzelle d’y habiter !

 

Pour rassurer la donzelle, et se rassurer lui-même, il achetait avec elles des meubles anciens, de valeur, qu’il entreposait dans un garde-meubles. Il avait même fait un plan d’un énorme hôtel particulier où ils habiteraient un jour ensemble. Il prononçait  à chaque achat une incantation de ce genre :

- Avec ce guéridon Louis XVI, nous avons fini de meubler le boudoir du rez-de-chaussée, la semaine prochaine, nous nous attaquons au fumoir !

La tante n’en finissait pas de vivre. Quand on souhaita les quatre-vingt-quinze ans de la tante, on pouvait deviner ce que pensait la donzelle. La tante continuait à imposer à son neveu la partie de bridge du dimanche après-midi. Après, elle n’oubliait jamais de dire :

- Ne rentre pas trop tard ce soir, ce n’est pas bon pour toi tout ce temps avec la donzelle !

Pour ses cent ans, le Maire de l’arrondissement se déplaça et elle fit quelques bons mots. Après, elle dit à son neveu :

- Tu sais, si ça continue, je vais survivre à la donzelle !

La prédiction de la tante s’avéra malheureusement exacte. La donzelle mourut d’un cancer au cerveau fulgurant, quelques mois après les cent ans de la vieille dame. Elle avait soixante-six ans.  Il cacha à sa tante la mort de la femme de sa vie et continua à vivre, comme si elle était vivante. Ce mensonge était une forme d’hommage qu’il rendait à la donzelle.

Alors que sa tante avait cent-deux ans, et toute sa tête, et qu’elle proférait, sans doute pour la dix millième fois :

- Je suis sûr que tu as rendez-vous avec la donzelle !

Il lui répondit pour la première fois :

- Oui ! J’ai rendez-vous avec la donzelle


 

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