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La faille

Marie Cahen

 

 

Je m’appelle Anne-Marie. Je ne sais plus qui je suis, je ne sais pas non plus qui sont ces gens autour de moi, qui gesticulent, crient, s’agitent, m’observent et parlent de moi, que peuvent-ils dire d’ailleurs ? Comment peuvent-ils savoir qui je suis alors que moi je ne le sais pas ? De qui parlent-t-ils ? Ils sont en train de discuter de ma vie, de disséquer ma personnalité, de juger mes actes mais ils ne peuvent parler de moi. Car je ne suis plus. Une enveloppe de chair animée c’est à peu près tout ce qui reste de reconnaissable, le reste… envolé, mais pas encore remplacé. Alors, parler de moi… autant parler d’un mort ! Me juger ? Juge-t-on un mort ? Condamner pour punir est sans doute la solution adaptée pour un être vivant, mais ne me concerne pas. Je me suis condamnée, je me suis punie en décidant de faire disparaître tout ce que j’étais et avec lequel je ne vivais pas si mal. Alors que maintenant je ne sais pas avec quoi je vais vivre, je suis en chantier, en reconstruction totale, sans garantie d’achèvement des travaux.

Oui, je ne vivais pas si mal. Comme quoi deux petites lettres peuvent  être déterminantes ! Je ne peux pas dire : je ne vivais pas mal. Ce serait mentir mais je mentais déjà en donnant l’illusion que tout allait bien. Mais ce serait continuer à me mentir et je ne pouvais plus vivre ainsi dans le faux-semblant, l’illusion, l’apparence. C’est ce que personne ne comprend car tout allait bien, apparemment bien.

J’étais assistante sociale, j’écoutais les gens, je prenais des décisions à leur place souvent et je résolvais leurs problèmes, mais je ne résolvais que des problèmes matériels. J’étais efficace pour les autres et rassurante et cela me rassurait, moi aussi. Car les autres problèmes, les ressentis, les sentiments, les remords, les affects, je ne m’y intéressais pas, ils auraient pu m’obliger à m’intéresser aux miens.

Un bon mari, de beaux enfants, j’avais ce qu’il faut pour remplir une vie, mais la mienne avait déjà été trop remplie et eux, ils venaient en trop. Non pas en trop d’ailleurs, c’est plutôt comme s’ils étaient venus remplacer quelque chose que l’on m’avait pris et que je n’ai pas supporté que l’on me prenne. Et qu’ils n’ont pas pu remplacer.

Alors, un jour j’ai voulu reprendre ce qu’on m’avait pris. Pourquoi ce jour-là et pas un autre ? Pourquoi soudain réagir à une situation que j’avais acceptée depuis  longtemps ? On m’avait pris mon enfant et je voulais le reprendre. Quand cela était arrivé je n’avais pas réagi, j’étais trop jeune, trop soumise, trop peureuse. Je suis d’ailleurs restée « trop tout ». Trop gentille, trop douce, trop conciliante, trop généreuse. Je faisais le bien autour de moi, le bonheur de ceux qui me côtoyaient mais l’insupportable était là, une faille, au fond de moi, se gavant de mes réussites, de mes satisfactions, de mes plaisirs pour me faire ressentir leur vacuité et leur inutilité  et me faire comprendre que l’essentiel était ailleurs. On m’avait pris mon enfant maintenant j’avais les moyens de le reprendre. Là était ma tâche. Pour lui. Pour moi. Alors, je l’ai repris.

C’était la première fois que je prenais une décision aussi grave et je ne m’étais jamais sentie aussi bien…

Je suis allée chez mes parents. Mon père était chasseur, je n’aime pas la chasse bien qu’il m’ait appris à tirer quand j’étais petite. Il n’aurait pas dû, encore que ce soit difficile de rater quelqu’un qui lit son journal assis dans un fauteuil. Je n’ai tiré qu’une fois. Ma mère n’était pas là, de toute manière ma mère n’était jamais là pour moi et quand bien même elle était présente, elle ne voyait rien. Elle n’entendait rien non plus cela l’arrangeait d’être sourde et aveugle à ce qui se passait sous son toit. Aveugle aux agissements de son mari, sourde aux plaintes de sa fille et muette, muette sur les conséquences de ces dérives. Ma mère n’était pas là, heureusement pour elle ? Je ne sais pas, cela lui a peut-être évité la mort mais cela lui aurait évité de vivre dans le déshonneur, elle qui a toujours cherché à l’éviter. En tous les cas quand elle est rentrée, elle n’a pas pu rester aveugle et muette devant le spectacle qui l’attendait. Moi, j’étais sortie fumer une cigarette en attendant le retour de son fils. Mon jeune frère de dix ans. Mon fils.

J’ai retrouvé mon enfant. Lui, il a perdu son père. Perdu une grande sœur pour une mère qui va aller en prison.

J’espère qu’il aura une bonne assistante sociale.

 

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