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La femme à l’affiche

Dany Lecenes

 

 

   Elle était là. Au bout de ma brosse. A trois mètres de moi, coincée entre les mèches de ma frange, je la contemplais. La première chose que j’ai aimée d’elle, c’est qu’elle soit au-dessus de moi, comme un ange qui se serait arrêté en plein vol pour ne pas se salir les ailes à cause de la bruine. Moi, ça m’est égal qu’il pleuve, qu’il fasse beau. Je ne sens rien. C’est le boulot qui veut ça. Si j’avais voulu avoir les fesses au chaud, je serais dans un bureau, les ongles rectifiés, la raie gélifiée, pour bluffer un public qui croit que puisqu’on est propre dehors, on est propre dedans. Non, mon genre, moi, c’est la rue. La ville, le bruit, la crasse quoi ! Je ne suis qu’un colleur d’affiches sans prétention et qui ne fait pas d’histoire. Enfin, sauf cette fois-là.

   Je ne l’ai pas vue tout de suite. Normal, vu le temps qu’il faisait ! J’avais comme du brouillard dans les cils. Puis si on devait regarder toutes les âneries qu’on suspend au-dessus de la tête des gens, on serait les premiers à changer de métier. Ce qui m’a obligé à la remarquer, c’est que je suis tombé. J’avais terminé d’étaler le dernier quart de l’affiche, j’ai pris le manche du balai sous mon bras gauche pour attraper de ma main droite mon chiffon près du seau de colle, et là, ma brosse est tombée en avant, m’éclaboussant le visage. En grommelant j’ai reculé d’un pas et j’ai patiné sur une auréole de colle mélangée à de la pluie. Je me suis retrouvé étalé sur le dos, le bras droit plongé dans le seau, les yeux sales et mouillés, maté par une princesse de papier qui me souriait.

   Je n’ai pas réfléchi, je lui ai souri aussi… Je sais ce que vous allez dire. Vous pensez que peut-être je me suis cogné la tête sur le trottoir et que j’ai perdu les pédales. Non. Tout allait bien. J’étais là sous la flotte qui brumisait mon visage, avec plus rien autour de moi. Rien qu’elle au-dessus qui m’appelait. Pas avec des paroles, avec son sourire.

   Je ne pouvais plus bouger. Alors j’ai remué les lèvres pour lui faire comprendre que je voulais l’embrasser. Elle s’est penchée en fermant les paupières. Elle s’est approchée de ma bouche, a caressé mes lèvres assoiffées qui ont bu les siennes dans un baiser inouï. C’est au moment où elle s’est séparée de ce baiser que j’ai compris, en la regardant se redresser avec la grâce d’une lointaine danseuse, qu’elle n’était pas un ange, mais une femme, et plus qu’une femme, ma femme.

   Ce sentiment qu’elle était à moi m’emplit dans le même moment le cœur et le corps. Je ne pus m’empêcher de porter la main à l’endroit où brûlait mon sein gauche. Aspirant une lampée d’air mouillé, je poussai un cri en m’asseyant brusquement. Mon regard la suppliait de venir me soulever, car il m’était impossible de le faire.  

   Peut-être posa-t-elle la paume de sa main sur le dos de la mienne, engluée sur mon pull-over. Peut-être m’enlaça-t-elle en passant son bras sous mon cou tendu dans une attente. Quoi qu’elle fît, ce fut très consolant. Je m’aperçus que j’étais debout, un sang de paix ondulant dans mes veines, ressourcé par son amour supérieur. Car elle m’aimait, me l’assurait en m’insufflant la chaleur de son être impalpable.

   Je sais que tout ce que je dis là, ça n’a pas l’air d’être des mots à moi, des mots d’ouvrier, mais je crois qu’ils étaient coincés au fond de ma tête depuis toujours et qu’ils attendaient de reconnaître celle pour qui ils étaient fabriqués.

   J’ai dû alors foncer dans le mur qui lui servait d’appui tellement je voulais me fondre en elle. De toute ma force, j’ai comblé la distance qui nous séparait en me jetant dans ses bras. Ce fut une seconde éblouissante. Elle m’a recouvert de toute sa lumière, puis tout à coup le noir complet.

   Paraît que je trépignais en hurlant. C’est ce que m’ont raconté les copains. Il y en avait un qui me tenait les bras dans le dos. J’étais à genoux, en larmes et en cendres. On les avait prévenus à la boite qu’un de leurs gars avait un coup de folie au pied de l’affiche qu’il venait d’étendre.

   Moi je la revois, battue sous l’averse, glissant lentement sur un premier lambeau détaché du coin en haut à droite, qui rejoint un autre morceau, naviguant déjà sur le fleuve imbécile d’un caniveau ennemi.

   Prisonnier, je ne peux rien faire, sauf la suivre de mon regard de noyé, en beuglant des prières incompréhensibles. Elle s’effiloche, dissolvant petit à petit ses cheveux, ses yeux, son nez, puis finalement son sourire au gré d’une pluie devenue cinglante. Dans une ultime ondulation de papier, je la vois disparaître.

Depuis, j’ai le cœur collé.

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