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La grêle

Laurent Hyafil

 

 

La pluie. La pluie battante. La pluie sans répit. Le vent. La tempête. Le froid. Tu vis ça depuis des lustres. Depuis que t’es gamine, tu te mouilles. T’en as marre de ces hivers. De cette grisaille, de cette torpeur. De cette eau qui t’engloutit.

T’attends là qu’elle se pointe. Devant ce troquet tout déserté. C’est étrange de le voir fermé. T’étais sûr qu’il ne tiendrait pas.  Mais c’est normal dans un sens. Ce n’était pas un vrai patron. Tous ses copains ne payaient pas. C’était pourtant un brave gars. Lui, tu le kifais vraiment bien. Il avait le cœur sur la main. Mais le fric ce n’était pas son truc. Lui ce qu’il aimait, c’était se marrer, faire la java, même se bourrer parfois en fin de soirée. Toujours il était souriant. Toujours il était content. Un keum comme ça y-en-a pas mille. Dommage qu’il se soit cassé.

Il est parti, personne ne sait où. Un beau matin, il l’a fermé. Il a tout de suite décarré. Tu ne l’avais pas vu depuis un an. A son café tu ne te pointais plus. Son fric, il pouvait se le garder. Ce n’était pas sa tronche qui te défrisait. C’étaient ses potes qui te gonflaient. Tu pouvais plus les encadrer. Toujours moqueurs, toujours rieurs. Toute la journée devant le comptoir. Ils étaient là comme des gros lards. Même pas foutus de gagner six sous. Même pas foutus de la payer la mousse que tu leur servais.

Au lieu de la pluie y aura la grêle. Ils l’ont dit à la télé. La grêle c’était vraiment énorme. Quand elle martelait la véranda. Heureusement y-avait ses bras. Pour te protéger de tous les tracas.

Quel temps de chien, quel pays de chien. Si seulement il t’avait soutenu. Si seulement t’avais senti, que tu comptais plus que ses amis. Avec lui, tu serais restée. Tu te serais tirée sans laisser de trace. En fermant le café pour toujours. Tu te serais barrée de ce bled pourri.

La v’là c’est sûrement elle. La nénette, c’est sûrement l’agence. Une blonde sapée comme il faut. Elle a des clés plein les mains. Tu crois qu’elle va la gober la chansonnette. Qu’elle va te le faire visiter le café. T’as pas une tête à brasser le blé. T’as pas une tête de tôlière. Mais les bistros, ça tu connais. Ca fait dix ans que t’y es larbine. Café crème ou grenadine. Faudra pas qu’elle te gonfle, la bécassine.

Elle peut te la montrer la salle, tu les connais, tous les détails. Les rideaux, le chauffage, les tables, les chaises. Et le bar, qu’est un peu crade. Faudrait y mettre un coup de Mirror. Elle veut savoir comment tu finances. Elle veut savoir. Elle veut savoir. Elle te soûle avec ses questions. Elle n’a pas trente ans et elle se la pète. Comme si elle louait le Palais d’Versailles. Tu lui demandes combien ça coûte les chaises et les tables en plus.

Tu files à toute vitesse. Au fond du cagibi y-a une p’tite porte. La véranda est bien cachée. Y-avait juste de quoi pour un petit matelas. C’est là que pendant tout un hiver, tu as entendu la pluie tomber. Dans ses bras tu t’agrippais. Le monde devenait alors meilleur. T’avais l’impression de chaleur. De soleil, de bonheur. Ce petit coin c’était à toi. Ses bras bien musclés, tu les as possédés.

Le bruit de la grêle sur le toit en verre. C’est pour cela que tu es revenue. C’est ça que tu voulais entendre. Ce bruit là il te prend le corps. Tu en veux, tu en veux encore. Ils arrivent, ils accélèrent. Des chevaux fous au galop. Ils vont te piétiner, c’est trop. Tu te souviens comme tu avais peur. Tu te souviens comme tu hurlais. Maintenant tu voudrais pouvoir crier. Crier pour les arrêter. Crier pour qu’il t’enlace. Crier pour qu’il t’embrasse. Crier pour qu’il sache. Que si t’es plus venue, c’est pas ta faute. Que tu l’aimes plus que tout autre. Mais que ses potes c’est des enfoirés. Que chaque fois qu’il avait le dos tourné, ils te chambraient méchamment. Ils te disaient que t’en avais qu’à son pognon. Même qu’une fois ils ont dit que chaque soir il te payait. T’as jamais rien voulu cafter T’es pas une taupe, pas un cafard. Et puis ses potes c’était de l’or. Il ne  fallait pas y toucher. Et t’as préféré la fermer. Et te barrer sans dire un mot. Bien que tu l’aimes, ce n’est pas le problème. Mais, pour lui, ses potes, c’était eux la crème.

- Mademoiselle, je viens de téléphoner à l’ancien locataire pour connaître le prix où il céderait ses chaises.

- Je lui ai dit que je faisais visiter à une ancienne serveuse.

- Il travaille dans un petit bar à Cassis.

- …

- Il faudrait que vous l’appeliez de toute urgence. Voilà son numéro.

 

 

 

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