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La journée des contraires


J

osiane contempla sa nudité dans le miroir. Triste paysage. Trop de ravines, trop d’érosion et, pétrifié au-dessus, un visage aride au teint de caillou. Cinquante et un ans. Vingt années de catéchisation parentale vouées au façonnage d’une visibilité suffisante pour accrocher l’œil d’un mari, trente et un ans de mariage pour polir sa transparence. Puis ce jour où elle avait découvert, dans les yeux vides des passants et le regard glissant des hommes, qu’elle était devenue moins que la feuille au faîte de l’arbre, moins que l’arbre, moins qu’une crotte de chien sur la racine de l’arbre. 


Quand exactement avait-elle commencé à disparaître ? Dès le premier « oui » sans doute. Oui maman. Puis elle s’était peu à peu dématérialisée dans l’égrappage d’un chapelet d’acquiescements. Oui papa. Oui Monsieur l’instituteur. Oui Monsieur le curé. Oui Monsieur le Maire. Oui Edouard. Oui Monsieur le chef du personnel. 


Edouard, ratatiné dans son fauteuil juste à côté, la tête dans son journal, les pieds dans ses chaussons. Oui, elle avait été une bonne fille, une bonne élève, une bonne chrétienne, une bonne épouse, une bonne secrétaire. Et, si la nature l’avait voulu, elle aurait sûrement été une bonne mère. Elle avait toujours marché droit. Mais à force de répondre aux aspirations des autres sans réfléchir, elle était devenue cet être sans tain qui voyait sans être vu.


- Tu vas sortir de cette fichue salle de bain, qu’on puisse enfin aller dormir ?

- Oui Edouard.


Dans le lit, le corps d’Edouard, emprisonné dans son pyjama comme dans une chrysalide morte, reposait de l’autre côté de la ruelle infranchissable qui menait à elle. « Aujourd’hui est un bon jour pour mourir » avait dit le vieil indien dans le film de ce dimanche soir. Oui, elle pouvait faire comme dans Little Big Man. Mais le vieil indien n’était pas mort. Ou agir comme Ours des Montagnes, ce guerrier contraire qui fait tout à l'envers. Peut-être que le monde tournerait dans un sens différent, qu’elle retrouverait ainsi sa visibilité et rejoindrait enfin la tribu des « Etres Humains ». Minuit. L’heure des Braves. Elle le ferait. Au petit déjeuner. Pour se donner la chance de revivre peut-être, sous une forme ou sous une autre, comme le vieux Cheyenne ressuscité par l’eau de pluie. 


- Eteins la lumière.

- Oui Edouard.

* * *

7 heures. Elle se levait toujours la première pour préparer le petit déjeuner d’Edouard. Il entra dans la cuisine et étira ses bras dans un bâillement qui finit en nasillement de sanglier. Un toupet de cheveux lui avait poussé droit au sommet du crâne durant la nuit. Une tête d’Iroquois plantée sur une anatomie de comptable en pyjama froissé. Dieu qu’il était laid !


- Bonjour.

- Au revoir.


Il n’avait pas fait attention. Il s’assit à table et attendit. Josiane posa devant lui la cafetière, une soucoupe de purée de céleri, un morceau de pain rassis et un ramequin de sel. Tandis qu’elle lui tartinait sa tranche de pain avec la purée de céleri, il se versa un bol de café, prit distraitement deux cuillérées de sel et tourna lentement la cuiller.


- Merde ! C’est quoi cette plaisanterie Josiane ? Le café est froid ! Et tu as mis du sel au lieu du sucre ! 


Il avait craché ces mots sur son pyjama en même temps que le café.


Elle ne répondit pas. A reculons, elle se dirigea vers le placard, en sortit une assiette creuse qu’elle posa sur la table, versa dedans un peu de café froid et deux pincées de sel, puis, les deux mains en anse sur les bords de l’assiette, elle en but le contenu à petits traits, le dos tourné à son mari.


Abasourdi, Edouard regardait sa femme anéantir méthodiquement un rituel de plus de trente ans. D’un geste mécanique, il saisit la tartine qu’elle lui avait préparée et en croqua la moitié, tout en continuant à la fixer avec des yeux exorbités qui lui donnaient une expression de lémurien. Quand elle eut fini de déjeuner, elle se dirigea en marchant en arrière vers la salle de bain. Elle en ressortit les cheveux hérissés comme si elle avait posé les mains sur un générateur Van de Graaff, les vêtements dessus-dessous et endroit-envers, pieds nus. Puis elle sortit à reculons et lui dit : « Bonjour, ne passe pas une mauvaise nuit », en laissant la porte d’entrée ouverte.


Arrivée en bas, Josiane sourit. Dans la rue, tous les yeux s’arrêtaient sur elle. Oui, elle avait beaucoup aimé le film d’Arthur Penn. Aujourd’hui, elle se sentait Cheyenne. Elle était une guerrière Contraire qui pouvait inverser l’ordre du monde.

* * *

Pour la première fois de sa vie, Edouard fut en retard au travail. En plus de ça, il n’avait pas réussi à se débarrasser de l’infect goût de céleri qu’il avait dans la bouche.

 
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