CONCOURS DE NOUVELLES 
Concours de nouvelles
Page d'accueilPlan du siteAjouter aux FavorisImprimerEnvoyer à un ami
 

La petite valise marron

Laurent Hyafil

 

 

 

La petite valise marron. La toute petite valise bien élimée, aux serrures ballantes, il ne l’avait jamais vue. Et pourtant, sa mère, qui ne tenait qu’à peine debout dans les dernières années de sa vie, lui avait demandé plusieurs fois de l’aider à ranger ses affaires. A sa taille, il imagine qu’elle contient des papiers, et c’est pour cela qu’il l’ouvre avec quelque appréhension. Il hésite même à pénétrer dans une intimité qui lui a sans doute été cachée volontairement. Et s’il ne voulait ne jamais savoir ? Mais, si sa mère ne l’a pas fait disparaître, c’est qu’elle s’était décidée à cette mise à nu, après sa disparition, de ses secrets enfouis, depuis des années peut-être, dans la profondeur de sa mémoire et de ses armoires.

 

A l’intérieur, il y a toute une série d’enveloppes. La première s’intitule « lettres de fiançailles ». Envahi par la pudeur, il les lira plus tard, ou jamais. La deuxième a pour nom « Monique » et il y en a plusieurs du même nom. Il ne lui connait pas d’amie qui s’appelle Monique. Elle n’en a jamais parlé. Son nom ne figure pas dans le répertoire qu’elle a laissé. C’est donc avec curiosité qu’il découvre une correspondance qui commence toujours par « Ma Francinette ». Ce doit être une amie très proche. Il en lit quelques passages.

15 avril- « Je veux d’abord t’annoncer une grande nouvelle : je suis enceinte ! Ce sera pour le mois de novembre. Louis est aussi enthousiaste que moi ! Il ne se sera finalement passé que peu de temps après le mariage. Que Paris est triste sans toi ! Les rues sont vides, enfin presque vides, à l’exception de l’Opéra et de l’hôtel Meurice. Je ne suis pas sûre que tu vas reconnaître « notre Paris », tellement les visages des passants portent la morosité du temps. J’ai hâte de ton retour, j’ai tellement envie de partager avec toi cet évènement qui m’emplit de joie. »

 

15 juin- « Vous avez décidé de quitter Bordeaux pour Pau, c’est une sage décision, mais qui nous éloigne encore un peu plus. J’espère que tu vas réussir à t’y inscrire à la faculté de pharmacie. En peu de temps, tu t’étais fait un groupe d’amis, tu vas devoir en recréer un troisième ! Tu te rappelles que tu dois être là pour la naissance… Les marchandes de quatre saisons de la rue de Levis, que nous avons connues tellement enjouées, avec leurs carrioles débordant de victuailles, paraissent totalement éteintes. Le Paris où nous sommes tant amusées, il y a encore peu de temps, est terne. Je reste cloîtrée à la maison pour ne pas le voir ! »

 

Dans la deuxième enveloppe il découvre un paquet de photos de ce qui semble être Monique, son mari, et un bébé, de sa naissance aux premiers mois de sa vie. Monique est jeune et jolie, son mari jeune et beau. Le bébé est superbe. La famille idéale, celle qui pourrait figurer sur un magazine.

Dans l’enveloppe d’après, de nouveau des lettres.

 

15 Novembre- « C’est une fille et j’en suis ravie ! Je l’ai appelée Francine, et ce sera ta filleule ! Tu ne peux pas échapper à venir la voir. En attendant, je t’ai envoyé des photos. Elle naît dans des temps qui sont de plus en plus durs, j’espère qu’elle en sortira raffermie. Louis a dû quitter le magasin dans des conditions déplorables. Je suis inquiète, que va-t-il devenir ?»

 

15 mars- « Ta filleule se porte bien, et c’est vraiment la seule satisfaction. La situation se gâte. Nous nous préparons tous à un exil dans les Alpes, avec Maman, ma sœur et mes deux nièces. Louis a loué un chalet au-dessus du lac d’Annecy, nous aspirons au calme en ces temps agités. Il a été très occupé à organiser le voyage, qui n’a rien d’évident. »

31 mai- « Ta filleule vient d’avoir six mois. Quelle amour ! Je te renvoie des photos ! Nous goûtons le silence de la montagne. Les cloches des vaches qui rentrent à l’étable viennent seules briser notre tranquillité. Nous avons échappé au pire ! Louis est vraiment un génie. »

 

L’enveloppe d’après a une forme différente. Il l’ouvre et y trouve un morceau de nappe en papier. Il ne comprend pas ce que cela fait là. Il pense à le retourner. Il craint le pire, car si on garde cachée soixante-dix ans une telle pièce, c’est qu’elle pèse lourd. Une écriture saccadée, irrégulière. Il finit par décoder :

 

-        Nous avons été dénoncés. Nous sommes tous enfermés dans un camp. A l’aide ! 

-         

Il décachette la dernière enveloppe « Monique ». Elle contient un mot de sa mère :

« Je ne vous ai jamais parlé de Monique L., l’amie de cœur de toute mon enfance, de toute mon adolescence et de mes vingt ans. Il est des douleurs tellement intenses qu’on ne peut pas les partager. »

 

© 2014
Créer un site avec WebSelf