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La photo


Laurent Hyafil

 

Il avait commencé mon entretien final d’embauche en me disant : « Je crois que je vous ai déjà rencontré ». Saisi par un vent de panique, je lui avais répondu en catastrophe : « En tous cas, je ne vous reconnais pas». J’avais tout de suite eu l’impression d’avoir menti. J’avais un vague souvenir de l’avoir déjà rencontré, mais, surtout, il y avait la photo. Quand ma mère était jeune fille, elle allait en vacances à La Baule, et il y a dans l’album de famille, une photo, où il tient ma mère par l’épaule, tous les deux habillés en tenue de tennis. Ma mère m’avait parlé de lui à plusieurs reprises. Elle était fière d’avoir connu un tel capitaine d’industrie. Je le connaissais déjà, au moins grâce à la photo. J’avais délibérément menti pour ne pas lui en parler.

Je ne lui avais jamais dit que ma mère le connaissait. Il n’aurait pas pu s’en douter. Je me demandais souvent s’il serait content de connaître le fils d’une de ses amies d’enfance. Me poserait-il des questions sur elle ? Je lui aurais raconté sa vie, la façon dont elle était morte tragiquement, un an avant mon recrutement, dans un accident de voiture.

A chaque fois que je le voyais, je pensais qu’il n’avait peut-être pas de souvenir de cette époque et que cela lui ferait plaisir de se replonger plus de quarante en arrière. Je pensais que cela créerait un lien entre lui et moi, une proximité qui ne pourrait que forcer la chaleur de nos relations. Et puis, j’anticipais immédiatement la réaction contraire, le refus de l’intrusion dans son intimité, dans son passé. Le pire étant une réaction du genre : « Je ne connais personne sur cette photo, je n’ai jamais été à La Baule ».

Je me décidais à porter la photo sur moi au cas où une occasion se présenterait, au cas où j’oserais enfin sortir de ma réserve.

Un jour, nous fûmes assis face à face sur un trajet Paris-Nice. A le regarder dans la durée, je réalisais tout-à-coup, qu’il était à l’enterrement de ma mère. Son visage émergeait de mes pensées, alors que j’étais à moitié assoupi. Il m’avait même embrassé avec tendresse, au moment des condoléances. Une tendresse qui m’avait surpris. Je le reconnaissais. Je lui avais bien menti au moment du recrutement. Certes, involontairement, mais menti, quand même. Et il le savait ! M’en voulait-il pour ce mensonge ? Je réalisais qu’il savait depuis le début que j’étais le fils de ma mère. Il se souvenait sûrement de La Baule. Cela me décida à lui parler et à lui faire partager ce qui n’était plus vraiment un secret. Il regarda la photo avec attendrissement, me regarda et dit : « Je reconnais votre mère sur la photo. Vous savez, je l’ai beaucoup aimée. Je lui ai même proposé de faire sa vie avec moi. Et puis… » A ce moment précis, sa gorge se noua. J’entrevis une larme au coin de son œil, lui qui avait l’allure d’un roc. Et il m’embrassa sur le front. Un baiser qui me disait quelque chose.

Il s’éloigna brusquement de moi, comme pour se reprendre, mais néanmoins continua : « J’étais à son enterrement, à ce moment vous ne me connaissiez pas. Moi, je vous ai reconnu, vous lui ressemblez tellement. Je vous ai vu, j’ai vu dans quel état vous étiez. J’avais envie de faire quelque chose pour vous, je me suis approché de vous et je vous ai embrassé »

Il me demanda de garder la photo, puis, pendant tout le reste du parcours, il se plongea dans un volumineux dossier. Je compris presque instantanément que s’il m’avait recruté et donné des promotions, c’était par référence à ma mère. Peut-être la seule personne qui lui ait dit « non » au cours de sa vie. Cette corrélation me retirait tout mérite personnel. Cette situation m’était insupportable.

Trois mois après le voyage en avion, je lui envoyais une lettre de démission qu’il ne pouvait refuser. Il me demanda de passer le voir. Je suis devant la porte de son bureau, au même endroit où je me trouvais il y a bientôt sept ans. Si je ne lui avais pas menti, je n’aurais peut-être jamais accepté de travailler pour lui.  Il me fait entrer et me dit :

- N’ayant pas d’enfant, vous voyant tellement désemparé, orphelin, à l’enterrement de votre mère, j’ai pensé vous adopter en souvenir d’un amour qui pour moi a toujours duré. C’est peut-être d’ailleurs à cause de ce souvenir toujours prégnant que je ne me suis jamais décidé à avoir des enfants. Ces quelques années m’ont conforté dans une décision qui était imminente.

- …

- Je regrette votre choix, mais je le respecte. J’aimerais juste pouvoir garder la photo.


 

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