CONCOURS DE NOUVELLES 
Concours de nouvelles
Page d'accueilPlan du siteAjouter aux FavorisImprimerEnvoyer à un ami
 

La pointe du But

Laurent Hyafil


C’était une de ses nuits de l’équinoxe d’hiver où le vent qui pénétrait dans les bosquets d’épicéas faisait ployer ces grands arbres d’un vert presque noir. Les rameaux d’épines, tanguant comme des navires sur une mer agitée, engendraient un sifflement sourd, qui laissait penser que la fin du monde était peut-être arrivée.

Une de ces nuits de tempête, où les rouleaux majestueux, qui déferlaient depuis l’extrémité de la pointe du But pour venir se briser en un tonnerre assourdissant sur les rochers du littoral, dégageaient une écume blanche. La lumière de la lune, à demie cachée par les nuages noirs, venait l’éclairer d’un faisceau blafard.

L’ensemble produisait un spectacle grandiose, une sorte de valse endiablée, de polka déchaînée, qu’aucun homme sensé, aucun homme qui aurait tenu un tant soit peu à la vie, n’aurait osé défier en s’aventurant sur son embarcation à la rencontre des flots démontés.

Jamais il n’aurait pensé se coucher tant il voulait profiter de tous les détails du ballet qui lui était donné. Un ballet dont il imaginait que le plus grand opéra du monde ne serait pas capable de lui offrir, ne serait-ce que l’ouverture. Car il pensait que les hommes n’égalent jamais en rien la nature.

Bien sûr il n’aurait jamais pensé mettre à l’eau par un tel temps la grande barque bleue qu’il avait construite tout seul avec les quelques outils rudimentaires dont il disposait. Mais il errait au voisinage de cette pointe nord où le vent était le plus violent. Il écoutait les différents sons qu’il produisait avec le recueillement qui sied d’habitude à l’audition d’un concert sacré. Il s’arrêtait par moments dans le dolmen des farfadets, vestige préhistorique, sans doute construit par ses ancêtres pour implorer la clémence des dieux. Il se mettait à l’abri des embruns que la force du vent transportait à plusieurs centaines de mètres du rivage.

Et puis, il reprenait sa divagation nocturne, pour s’imprégner au maximum de cette ambiance extraordinaire, de ce sentiment de toute puissance que les éléments faisaient peser sur les hommes à intervalles réguliers.

Son père habitait cette île, son grand-père habitait cette île et tous ses ancêtres connus à mémoire d’homme avaient habité cette île. Il en était l’unique descendant et peut-être pouvait-on expliquer son nom par le fait que dans les temps anciens l’île s’appelait île Dieu -île balayée par les vagues successives d’envahisseurs, île balayée l’hiver par le vent de norois, île dont les habitants avaient été durcis au fil des siècles par la rudesse de leur condition-.

Il aimait son île qu’il n’avait jamais quittée, il aimait les caprices de la mer, il aimait voir les moutons égayer de leurs minuscules taches blanches cette grande étendue bleue dès que le vent se levait, il aimait apercevoir au loin les voiles multicolores des quelques cotres qui croisaient occasionnellement dans la région, il aimait ces paysages sauvages où seuls quelques oiseaux marins, mouettes et goélands, fous de bassan et albatros venaient perturber le bruit des vagues qui rythmaient le temps comme une vieille horloge que l’on n’avait jamais besoin de remonter.

Son père était pêcheur, son grand-père était pêcheur, tous ses ancêtres avaient été pêcheurs, et lui le premier n’était rien, il avait certes construit cette grande embarcation qu’il pourrait utiliser pour aller à la pêche, mais il ne pêchait pas. Il passait ses journées à parcourir les plages et les chemins de l’île à la recherche de morceaux de bois, ces morceaux burinés par la pluie qui leur donnait une forme étrange. A la recherche aussi de toutes les sortes de coquillages des plus biscornus aux plus plats.

Il pouvait alors sculpter toute une variété d’animaux, poissons et oiseaux marins, mammifères de toutes extractions de la girafe au renard, insectes et mollusques et de les orner de nacre avant de disposer le résultat de son labeur dans un grand carré au sud-est de sa maison, à l’abri du vent. Toute cette gigantesque collection animale, tournée vers la mer, faisait irrémédiablement penser au rassemblement des espèces avant que Noé n’ouvre l’arche pour échapper au déluge fruit de la colère de Dieu contre les hommes.

Jean Dieu n’aimait plus les hommes à supposer qu’il les ait un jour aimé, il n’aimait plus les hommes depuis qu’il avait compris qu’ils étaient prêts à tout sacrifier de la nature dans l’unique perspective de leur bien matériel, il n’aimait plus les hommes depuis qu’il voyait en eux les pires ennemis de l’œuvre de Dieu.

Pressentant une vengeance qui pourrait être imminente il avait cessé toute forme de commerce avec les autres humains, vivant essentiellement de la culture des différents légumes qui poussaient à merveille sur l’île et de l’élevage des chèvres et des poules.

Il satisfaisait tous ses autres besoins par le travail de ses mains avec les quelques outils qu’il avait hérité de son père en même temps que la petite maison aux volets bleus, de ce bleu pâle, couleur de l’île, couleur de son embarcation qui restait à cale sèche tout l’hiver. Elle lui servait l’été à se promener au milieu des flots argentés, ces flots qu’il aimait tellement qu’il avait laissé dans la salle commune un papier bien en évidence pour indiquer que c’était là qu’il voulait que ses restes soient dispersés.

Ce matin de l’épiphanie, Jean Dieu s’apprêtait à pétrir les quelques grammes de farine de froment qu’engendrait le lopin de terre attenant à sa maison planté chaque année d’un blé bien jaune et bien fourni au temps de la moisson. Il voulait les utiliser comme chaque année pour confectionner une minuscule galette des rois, sans doute la plus petite de toutes les galettes que l’on put confectionner avec une fève dont on connaissait à l’avance l’attributaire. Avant de procéder il alla se promener sur la plage pour profiter de la tempête qui soufflait déjà depuis quelques jours avec une force inimaginable.

Et là, il découvrit une pluie de toutes petites galettes noires qui arrivaient avec le flux et ne repartaient pas avec le reflux, une pluie que certains auraient pu baptiser « déluge », tant elle pouvait passer pour une punition divine de ces hommes qui avaient usé sans réserve de la nature.

Les galettes noircissaient progressivement la grève. Cette grève si pure qu’il l’avait foulée de ses pieds depuis les premiers jours où il pouvait marcher. Comprenant sans hésiter le message qui lui était adressé il retourna précipitamment jusque chez lui, embarqua tous ses animaux en bois dans sa grande barque bleue qu’il poussa jusqu’au bord de l’eau. Et, malgré les éléments déchaînés, des éléments que nul être humain sensé n’aurait osé vaincre, et malgré les rouleaux chargés d’écume qui déferlaient avec violence depuis les récifs avancés dans la mer face à la pointe du But, malgré le regard médusé des rares habitants de l’île qui s’étaient risqués jusque-là en cette froide matinée de janvier, il mit la barque à l’eau et il y monta pour rejoindre ses animaux et entamer un périple marin. Quand il atteignit la barre des vagues en fureur, une barre attisée par la toute-puissance du vent, certains dirent qu’il la franchit sans aucune difficulté, d’autres prétendirent qu’un rayon de soleil perça à ce moment précis le tapis continu des nuages épais qui recouvraient le ciel. Un rayon tellement puissant qu’ils en furent aveuglés, un rayon comme on en avait jamais vu de mémoire d’homme. Toujours est-il qu’on ne revit jamais Jean Dieu, ni sa barque bleue, ni la pléiade des animaux en bois embarqués sur son bateau. Tous ceux qui ramassèrent les galettes noires dans les jours qui suivirent ne retrouvèrent pas le moindre morceau qui put évoquer un débris de son épopée et ce malgré le courant, ce courant dont on savait qu’il ramenait toujours sur la grève, les épaves des bateaux fracassés sur le nord de l’île.

© 2014
Créer un site avec WebSelf