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LA POUPEE

Dean Venetza


Lorsque nos yeux s’habituent à la pénombre, cet atelier abandonné prend des airs de caverne aux trésors. Divers outils jonchent le sol et l’établi, de superbes pièces d’horlogerie s’affichent çà et là. Mais tous les regards, sans exception, se portent dans le coin le plus discret de la remise, s’arrêtent sur ce cube transparent. C’est une simple boîte de verre, dont le fond est couvert d’un carré de soie, et qui ne contient qu’un objet.


Une poupée.


A la manière orientale, elle a de grands yeux un peu tristes. Sa bouche étroite, dessinée à la perfection, esquisse un sourire timide. Ses lèvres sont d’un rose très pâle, mais elles ressortent pleinement sur son visage de nacre. Ici s’arrête le classicisme. Quelques mèches d’ébène ont glissé sur son front, comme si sa coiffure stricte, avec le temps, s’était défaite. Un grand ruban noue le reste de ses cheveux au-dessus de sa tête, dégageant sa nuque fine, attirant le regard sur ses épaules et son dos nu.


Elle se tient à genoux, le buste un peu en avant et les mains posées sur les cuisses. Il semble qu’elle va se relever, reprendre vie, après une longue méditation. Son kimono, détaché s’est affaissé sur ses reins. Le haut de ses fesses se devine, découvert, alors que ses jambes s’effacent sous les couches du tissu. Ses petits seins d’ivoire surplombent un ventre presque maigre. On oublie qu’elle est de nacre et de porcelaine, tant ses formes, pourtant toutes en sobriété et en discrétion, sont évocatrices. Hélas, tous ces regards fascinés, ces fantasmes suggérés, ne suffisent pas à briser sa solitude.


Elle se souvient de son créateur.


Non loin de la fenêtre, divers cadrans de verre dessinaient des arcs-en-ciel sur les murs. Plus près d’elle, poupée alors inachevée, un pantin grossier, usé, voyait au fil des jours sa visserie mise à neuf, ses couleurs ravivées. Une voiture en bois patientait aussi dans cette étrange salle d’attente, ainsi qu’une boîte à musique grippée et des débris de jouets peu reconnaissables. Mais l’antre regorgeait surtout de roues dentées, d’aiguilles d’or et de mécanismes microscopiques. Le pantin, la poupée, n’étaient que des passe-temps pour l’horloger. Des récréations passionnées.


À force de roulements, de balanciers, de structures toujours plus précises et plus remarquables, il en était venu à rechercher la sobriété et le silence. La petite voiture avait trop de rouages, le pantin possédait encore trop d’articulations. La poupée de nacre était parfaite. On n’envisageait pas de la toucher, pas même de jouer avec. On l’admirait, voilà tout. Et sans mécanisme complexe, sans étalage de virtuosité, les questions ne se posaient pas : elle n’était pas « bien faite » ou « habilement construite ». Elle était belle, simplement. Saisissante. Dans sa plus sobre immobilité, aux yeux de tous, elle était vivante.


Un matin comme un autre, il l’attrapa délicatement par les épaules, soutint son kimono pour qu’il ne glisse pas, et la posa sur la petite table, près d’une horloge désossée. Ses gestes étaient mesurés et attentifs. La séance serait courte ; elle l’était toujours. De minuscules pots de peinture s’alignaient non loin de là. Il avait mis du temps à estimer les bons pigments. Sur une plaquette de verre, brillaient trois grosses gouttes d’un rose pâle, presque blême.


Un pinceau fin s’en imprégna et frôla les lèvres de la poupée. Une fois, deux fois. C’était terminé.
L’horloger la saisit et la leva pour mieux voir. Satisfait, il s’apprêtait à la reposer sur son voile de soie, quand il arrêta son geste. Pendant une longue seconde, il scruta le plafond. Il avait pris une décision, mais ne savait pas encore comment la formuler.


— Veux-tu vivre ? lui demanda-t-il enfin. Souhaites-tu connaître le monde, en faire partie ?


Non.


Elle ne désirait que sa maison de verre, le silence et la présence régulière de son créateur. Rien ne valait plus cher que les méandres des reflets du jour, tantôt sur un cadran vide, tantôt dans le chatoiement d’argent d’un carillon. Rien ne valait ces instants fugitifs entre ses doigts, et par-dessus tout, rien ne valait le moindre de ses regards, qui la faisait vivre comme rien, dans le monde, ne pourrait la faire vivre.


Un matin pourtant, la lumière ne s’est plus faite dans l’atelier. Dès lors, la poussière s’est accumulée sur le pantin, sur les jouets et la boîte à musique. Les verres et les argents se sont ternis, et les arcs-en-ciel ont disparu. Elle comprit qu’elle était seule. Entièrement, et à jamais, seule.

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