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Lambeau de chemise

 

 

 

Assis au milieu du bow-window, sur le fauteuil qui lui est réservé, mon père reprend de façon récurrente ses appréciations sur le spectacle marin. Il s’adresse à la cantonade, presque sûr de ne pas être entendu. Il scrute l’horizon sans discontinuer et interrompt même les conversations en cours dès qu’il estime avoir quelque chose d’important à dire. Les bateaux et la mer, voilà le principal sujet qui est, à ses yeux, digne d’intérêt. Grand, presque chauve – il ne lui reste plus qu’une couronne grise –, il ne va jamais à table sans porter gilet ou veste. C’est un homme distingué, et la distinction a beaucoup compté dans sa vie. Une valeur essentielle, qu’il a protégée au fil des années et qu’il a voulu transmettre à toute sa famille. Il m’évoque parfois un commandant de trois mâts, déjeunant dans son salon, servi par un mousse, sa longue vue à portée de main pour observer l’océan à tout instant. Avec ou sans jumelles, son regard reste collé à la mer, même pendant le repas, comme pour prévenir le moindre incident, la moindre houle excessive, le moindre bateau qui entre dans le champ visuel. Il est accroché à cette vue. Depuis qu’il est né, il ne la quitte pas. À gauche, on aperçoit Cézambre, le fort de la Conchée, Dinard, puis le cap Fréhel. À droite, la pointe du Grouin, et au milieu, une étendue ininterrompue, ponctuée juste de deux petits rochers, dont la hauteur fluctue au gré des marées. Tel un repère intemporel, la pointe de la cathédrale permet de deviner la ville fortifiée de Saint-Malo. La cathédrale, « Pratiquement le seul des bâtiments de la ville qui ait été épargné par le cataclysme du mois d’août 1944. Les rocs ont la vie dure », dit-il souvent. Il raconte sa guerre, morceau par morceau. Chacun a son rythme, sa bravoure, sa poésie.  De superbes épopées.,

Le hasard nous laisse tous les deux seuls dans le bow-window. J’aime être près de mon père, même si je ne réponds pas toujours à ses sollicitations sur la mer et sur l’histoire. Sa présence, sa voix, son odeur m’emplissent déjà de bonheur. Il existe, entre nous, un sujet prioritaire, qui nous fait vibrer de bonheur, c’est celui de ses petits-enfants. Nous pourrions en parler, jour et nuit sans discontinuer, avec la même ardeur. Il les aime tous autant, chacun dans sa spécificité.

Tout-à-coup, il s’extrait de ses observations marines, Il me regarde et me dit : « Nous sommes un 31 juillet ! » ? Je me doute qu’il vient de se plonger dans un de ses morceaux du passé qui accompagne de plus en plus la fin de sa vie. Il a toute sa tête, mais les évènements récents laissent souvent une place disproportionnée à ce qui a pu marquer sa jeunesse. Pour ne pas le décevoir, je lui relance : « oui, un 31 juillet, pourquoi ? »

D’habitude il ne me répond pas, voulant sans doute rester seul avec ses souvenirs. Cette fois-ci, on sent qu’il veut parler. Tu sais, je fête tous les 31 juillet ! : « Dans la nuit du 31 juillet au 1er août 1944, les premiers éléments de la 2° DB débarquent à Saint Martin de Varreville, sur une plage plus connue sous le nom d’ Utah Beach. Après son regroupement à La Haie du Puits (Manche), la division reçoit l’ordre d’avancer plein sud sur les routes du Cotentin, puis vers le Mans. Elle voit le feu à Granville, Profitant de l'avantage du "goulot" d'Avranches, Leclerc lance sa division vers Vitré et Château-Gontier, puis vers Le Mans. »

-        Oui, Papa, je sais parfaitement que tu étais là.  J’ai même lu ta citation à l’ordre du régiment pour ton courage dans les combats de Granville.

-        Ne me prends pas pour un vieux radoteur, j’avais quelque chose d’important et d’inédit à te dire !

-        Tu sais que toute ta campagne militaire me passionne !

-        Ce que je ne t’ai jamais dit, c’est que notre 3ème régiment n’était pas seul. I y avait aussi sous le feu de Granville les 5ème et 7ème régiments

-        Non, ça, je ne le savais pas !

-        Ce que tu ne savais pas non plus, c’est que mon ami de toujours, mon ami intime que je n’avais quitté de toute mon enfance, est mort devant mes yeux, ce jour-là. Son half-track a volé en éclat sous le feu des chars adverses. Il appartenait au 7ème régiment.

-        Au risque de ma vie, je suis allé arracher un morceau de sa chemise, la seule trace qui restait de son corps déchiqueté.

A ce moment, mon père ouvre son portefeuille, et me donne un vieux morceau de lambeau de chemise militaire, avec un 7 cousu au milieu.

Il me dit alors :

-         Garde précieusement, pour toi et tes enfants, ce numéro 7, il vous rappellera pour toujours que rien n’est plus beau que de mourir pour son pays. »

 

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