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Le baiser de nacre


Le vent du large avait soufflé toute la nuit. L’été s’achevait et la période des orages commençait. Alicia dormait profondément. J'admirai les courbes de son dos. Ses longs cheveux bruns qu'elle tressait chaque soir pour dormir se lovaient autour de son cou. La rondeur de son épaule émergeait du drap. Tendrement, du bout des lèvres, j’y déposai un baiser puis me levai sans bruit. Comme chaque matin, au lever du jour, je partais courir sur la plage. Après une douche bien chaude, dans le miroir embué je traçai de mon doigt un cœur d'amour à l'intention d'Alicia. J’enfilai ma tenue de sport et mes chaussures puis refermai la porte en prenant soin de ne pas la réveiller.

La marée s'était retirée si loin qu'elle offrait une étendue immense et déserte. Le vent soufflait par rafales des embruns salés et la clarté de l'aube émergeait doucement sur le sable lissé par l’océan. Un sable neuf, exempt de toute empreinte, qui s’étendait à perte de vue. J'avais le sentiment de profaner une terre inexplorée.

J'entamai néanmoins ma course, et à chaque foulée, une large auréole se formait autour de mon pied, repoussant le sable gorgé d’eau. Le vent fouettait mon visage, je respirai l’air marin à pleins poumons avec la sensation d'une ineffable liberté. Un couple de goélands m’accompagnait. Je volai avec eux en embrassant le ciel.

J’avais parcouru un kilomètre tout au plus lorsque j'aperçus au loin une forme allongée. Intrigué, je déviai ma trajectoire pour m'en approcher tout en maintenant mon rythme. Au fur et à mesure que j’avançais, il me semblait discerner un corps inerte. Je me mis à marcher en me tenant les côtes et en reprenant mon souffle, les yeux rivés sur cette étrange silhouette. Je distinguai maintenant la semblance d'un animal échoué. Le vent avait cessé de souffler. Les goélands avaient disparu et un silence inquiétant régnait autour de moi. J’étais seul au milieu de ce désert mouillé, devant cette chose que l'océan avait abandonnée.

J'avançai prudemment. Il s’agissait en effet d’une espèce marine, et en m'approchant, mon cœur s’emballa. Une large queue d’écailles argentées luisait sous les premiers rayons du soleil, mais la partie haute du corps ressemblait à celle d’une jeune femme endormie. J’avais du mal à y croire. J’avais devant moi une créature mythologique d’une beauté saisissante. Un être de légende ! C’était à peine croyable, mais il s’agissait bel et bien d’une sirène. Son visage séraphique semblait éteint. Des éclats de nacre parsemaient sa peau. Un coquillage majestueux ornait tel un diadème son épaisse chevelure corail. Son torse nu se prolongeait en une impressionnante queue-de-poisson opalescente. Je m’agenouillai timidement près d’elle. En effleurant légèrement son épaule pour vérifier si elle vivait encore, elle se retourna lentement. Ses yeux immenses d'un bleu intense me fixèrent. Son regard avait la profondeur des abysses. Effrayé et fasciné à la fois, je reculai d'un pas. Soudain, sa bouche s’ouvrit puis se referma à plusieurs reprises, comme celle d’un poisson agonisant. La mer en se retirant l’avait éloignée de son berceau. La  belle se mourrait. Sans perdre un instant je la pris dans mes bras, les siens se cramponnèrent aussitôt à mon cou. Je me hâtai vers l’océan en titubant. Son corps alangui, légèrement visqueux, glissait entre mes mains. L’eau m’arrivait à la taille et elle commença à se mouvoir. Mes bras s’ouvrirent pour la libérer. De nouveau dans son élément, elle reprit vigueur. D’un coup de rein, elle disparut dans les flots pour réapparaître aussitôt derrière moi. Elle tournoyait dans les eaux avec une agilité prodigieuse. Elle s'approcha et me saisit l'avant-bras. Sa main était palmée et froide. Elle s'agrippa à moi quelques instants en me regardant fixement comme pour me remercier puis disparut dans un bouquet d’écume.

Le réveil marquait six heures trente quand j’ouvris les yeux. Quel rêve étrange, beau et angoissant à la fois. Alicia dormait paisiblement. Son épaule émergeait du drap. Tendrement, du bout des lèvres, j’y déposai un baiser. Décidé d'aller courir sur la plage, je m’extirpai du lit en prenant soin de ne pas la réveiller. En sortant de la douche, devant le miroir embué, je m'apprêtai à dessiner un petit cœur pour Alicia lorsque je fus pris de stupeur. J'aperçus, ancré sous la peau de mon avant-bras, trois larges écailles de nacre.



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