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 Le berceau de Moïse

 

  


 

Et quelle importance, si un jour on l’apprend ? Ici, je suis chirurgien, et cela induit que la société me respecte, d’autant plus quand celle-ci détient quelques notions gynécologiques ou obstétriques. Combien de bébés, à l’accouchement, n’ai-je pas extirpés de l’enfer d’un vagin ? Combien de femmes et d’enfants que la mort eût pu emporter, si je n’avais pas eu le bon geste ? Alors, peu m’importe, oui, si cela se sait, un jour... J’ai déjà réfléchi à la méthode, aux risques, à la façon de faire — aphorisme qui résume toute mon existence. Il suffit d’expirer un grand coup avant de passer à l’acte. Un instant, j’ai pensé à elle, ma femme, et à notre histoire. Elle qui accompagne si fidèlement mes jours depuis plus de quinze ans, que j’ai connu en faculté de médecine alors qu’elle étudiait les fleurs et faisait sa thèse sur les épiphytes... Elle qui m’a toujours soutenu, aimé de cet amour qui fait d’une maison un refuge de l’âme. Une maison, hélas, dans laquelle la lumière ne rentre plus depuis longtemps... Faute à la nature, au destin, qu’en sais-je ? Elle qui, enfin, voulait donner la vie avec moi. Mais rien, rien, rien ! toutes ces tentatives, ces procédures médicales, toutes les espérances n’y ont suffit, et cette amertume qui me reste en travers de la gorge... Pourquoi moi, l’enfant surdoué, l’homme accompli ? Des années, et des années encore, à essayer, parce que je ne voulais d’enfant avec aucune autre. Quelle méthode n’avons-nous pas expérimentée ? Dans telle position, à telle heure, tel jour, et avec les techniques modernes de procréation assistée, puis les sorciers de toutes sortes, avant la rareté des tentatives, sous le coup du doute, et le tarissement de la source... Nous avons tout essayé. Tout. Dieu nous refuse une descendance. L’adoption ? Processus trop éprouvant... Et quand sonnera l’heure de la vieillesse, il nous restera la sécheresse d’une vie à finir, dans une solitude que je ne supporterai pas. La nature est ainsi faite, elle déteste le vide et ne m’a pas muni d’une bonne sève. Dans le silence du soir qui me pèse, désormais, je maudis ce monde auquel je continue de donner toute mon énergie, pour que d’autres que moi puissent jouir d’une famille, d’une progéniture... « On vit pour donner la vie ! », dit-on sottement... Soit. Puisque je ne peux la donner, je la prendrai. Dans cette petite ville de province où je viens d’être affecté, personne ne me connaît. J’ai eu le temps d’observer... Ici, les infirmières et sages-femmes de la maternité sont assez peu regardantes sur les allées et venues... Ce soir, le destin m’a donné une chance : une génitrice un peu perdue qui n’assume pas ce qui a grossi dans son ventre... Ma semence foutue d’avance, et mon amour d’une femme que je ne peux engrosser ont fini par me décider. J’ai poussé la porte. L’obscurité règne. J’ai approché du berceau n°17 : Né sous X, cette nuit, à quatre heures... Je repense à la non-mère qui a fait éclore ce nouveau-né, qui l’a abandonné ici, et peu m’importe les raisons : fruit d’un viol, fuite du père, incapacité psychologique, impossibilité matérielle de l’élever ? Moi, j’éviterai à cet enfant la DDASS, l’orphelinat, la gangue sociale d’une existence où demeurera l’interrogation sur ses origines... Ah ! Cette nuit, je lui offre un père, une mère, les meilleures dispositions pour sa vie à venir ! Que peut-on rêver de plus, que le plus féroce des amours ? Pas né sous X, celui-ci... Né sous une bonne étoile ! Mon cœur bat terriblement vite... Il faut être discret, précis, comme dans un réflexe chirurgical. Je l’ai lové dans son drap puis dans ma blouse, alors qu’il dormait, et l’ai placé dans le sac de sport prévu à cet effet, avec des serviettes pour le confort. J’ai emprunté le couloir, traversé le hall, croisé un ambulancier et un aide-soignant — « Bonsoir docteur ! » — « Messieurs... » puis j’ai rejoint ma voiture avec empressement... et avec la crainte que ce bébé ne pleure... Mais il n’en a rien fait ! Preuve que le destin, ce soir, est de mon côté. Preuve que cet orphelin m’a déjà adopté, alors que nous nous sauvions, lui et moi, ensemble ! Je l’ai placé sur le siège passager, et, en quittant la clinique, avec les gyrophares des ambulances dans le rétroviseur, l’émotion m’a submergé... J’ai roulé quelques kilomètres avant de m’arrêter en rase campagne, sur le bord de la route ; moteur coupé. Le silence... Au-delà des champs et des quelques peupliers, l’horizon bleuissait. Dans mes bras, j’ai bercé mon enfant qui poussait des cris aigus, tandis que des larmes roulaient sur mes joues. Je l’ai serré tout contre moi... J’avais un Dieu et la nuit se parait des lueurs de l’aube.

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