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Le cambriolage


Laurent Hyafil

 

J’étais sûr que cela finirait par arriver ! Et pourtant elle avait pris la serrure renforcée avec vingt-quatre points. Celle qui est garantie inviolable. En paroles, par le vendeur. Celle qui attire inlassablement les cambrioleurs, qui n’ont pas plus de mal à ouvrir vingt-quatre points que trois. Il y a tellement d’objets de valeur dans son appartement qu’ils ont fini par le savoir. « Ils » ce sont ces professionnels de l’art, qui n’opèrent que sur renseignement. Ceux qui savent exactement quoi prendre ou ne pas prendre.  Ceux qui laissent tout objet au-dessous d’une certaine valeur, comme s’ils opéraient avec une liste de prix. A ne pas confondre avec les petits malfrats de passage, qui ne cherchent que les bijoux et les liquidités.

Elle a tout de suite pris les choses en mains, et m’a interdit d’entrer, à cause des traces. Alors j’attends la police, assis sur les marches de l’escalier, en face de la porte palière. Obligé de me lever, toutes les deux minutes, pour appuyer sur la minuterie. Même un dimanche soir, ils ne devraient pas tarder à arriver.  Elle est descendue avertir la concierge. Cela peut durer !

Quand elle a vu la porte fracassée, elle a tout de suite crié : « Mon de Staël ! ». A ses yeux, la perle de sa collection. En tous cas une valeur patrimoniale immense. Elle a toujours clamé son prix monumental, certifiée par des experts renommés.  Au moment de la déclaration d’impôts, chaque année, elle répète inlassablement : « Heureusement que mon « de Staël » est exonéré, sinon, j’aurais dû le vendre ! ». Elle a d’ailleurs fait installer, à prix d’or, un dispositif spécial pour empêcher son décrochage. Dispositif étendu à deux autres tableaux de valeur. De même qu’elle m’a dit payer, uniquement pour ce tableau, une surprime d’assurance exceptionnelle.

Quand nous avons des amis nouveaux à dîner, ou des amis qui ne sont pas venus depuis longtemps, elle fait son « de Staël show ». Elle commence à faire remarquer, à ceux qui ne l’auraient pas vu, et c’est la majorité, qu’elle possède un « de Staël ». Elle enchaîne sur l’origine. Elle l’a acheté directement d’un des cousins du peintre qui l’a reçu comme cadeau  de mariage. Ledit cousin a été son amant, avant qu’elle ne me connaisse. Elle en tire une certaine fierté, sans aucune pudeur pour moi. Ceci explique que le tableau ne figure nulle part, dans aucun des livres et catalogues sur le peintre, posés sur la table basse du salon. Elle ajoute, avec l’air snob qui lui vient en parlant uniquement de « de Staël » : « Il a d’autant plus de valeur, qu’il n’est pas répertorié », attirant généralement la jalousie de son auditoire ignare et ébahi.

Pourtant, elle ment sciemment. Elle a beaucoup de beaux objets chez elle, mais le « de Staël » n’est pas un « de Staël » ! Je ne lui ai jamais rien dit, car je suis sûr qu’elle le sait. Elle m’a tellement énervé avec son « de Staël », elle en a tellement plein la bouche de son  peintre, que je l’ai fait expertiser par un de mes amis Commissaire-Priseur. Son avis est sans appel.

C’est bizarre, j’ai l’impression qu’elle aime mentir sur un tout petit nombre de sujets qui n’ont vraiment pas d’importance, mais qui lui confèrent une grande importance ! Un snobisme sélectif, tellement sélectif qu’il ne s’applique qu’à son tableau. Je ne crois pas qu’elle puisse concevoir le mépris de ceux qui, comme moi, découvrent la supercherie. Je ne pense pas qu’elle puisse imaginer ma joie, quand j’ai vu la porte défoncée. Je vais être enfin libéré du « de Staël ». Il a pris dans sa vie une place prépondérante, cela allait être lui ou moi. J’étais parti pour la quitter, car ce ménage à trois devenait insupportable.

J’entends les sirènes de la police. Je l’entends remonter à toute vitesse de chez la concierge. La police la félicite de n’être pas entrée avant eux. Elle leur explique qu’il y avait un tableau de très grande valeur, qui a sûrement motivé la visite des cambrioleurs, à la suite d’un repérage. Elle commence à échafauder les pistes possibles pour les retrouver. Les inspecteurs, courtois mais fermes, lui expliquent qu’ils connaissent leur métier, et commencent les prises d’empreinte. Nous pouvons entrer pas à pas dans l’appartement.

Quand nous entrons dans le salon, tout est totalement chamboulé, les deux tableaux de valeur disposant de dispositifs de sécurité ont disparu, et  le « de Staël », intact, trône toujours au milieu de son panneau, orgueilleux comme un coq, éclairé par un projecteur spécialement conçu pour le mettre en valeur. !


 

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