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Le chenal

Laurent Hyafil

 

Les jours de grandes marées, Olivier pouvait voir, à marée basse, le chenal, à quelques centimètres de l’extrémité de la plage. Sa pente plongeait presque verticalement dans l’eau du Bassin  d’Arcachon, pour disparaître rapidement hors de portée de vue des humains.

C’était à Mitou, son premier professeur de natation, qu’était dévolue la lourde tâche d’aller secourir les plaisanciers en difficulté parce qu’ils étaient tombés dans le chenal. C’était elle qui les ramenait sur la plage et pratiquait la respiration artificielle en attendant la voiture des pompiers.

Olivier ne voulait pas vraiment apprendre à nager. Tant que la baignade consistait à patauger au bord de l’eau sans s’éloigner, il se régalait, mais du jour où il fallut rester seul en suspension sur ce fluide inquiétant, où l’on pouvait perdre pied sans même s’en rendre compte, il prit peur. Une peur irrationnelle qui lui nouait les tripes et l’empêchait d’articuler les mouvements de son corps.

Olivier aimait le bassin d’Arcachon. Il aimait partir à pied le long de la plage avec son frère, suivre le bas de la dune jusqu’à la passe sud qui donnait accès à l’océan souvent déchaîné. Il aimait ces escapades automobiles en famille, à travers la forêt, sur les pistes qui conduisaient aux blockhaus du mur de l’atlantique. Il aimait l’odeur des pins, l’odeur de la résine qui coulait à une vitesse infinitésimale dans les petits pots de terre installés par les gemmeurs. Il aimait ramasser les pommes de pin au moment où, un bruit fracassant annonçait leur chute, et extraire les quelques pignons tièdes pour les déguster avec ravissement.

Il aimait tout sauf apprendre à nager.

Mitou, fut son premier professeur de natation, celle qui apprit à nager à son frère en deux temps, trois mouvements. Elle renonça au bout de quelques semaines, malgré sa patience et sa gentillesse. Elle se rendait bien compte qu’elle n’obtiendrait rien d’Olivier malgré les trésors surhumains qu’elle déployait..

Elle le confia alors à son frère Yves qui venait l’épauler pendant l’été. Yves était un grand gaillard blond au corps musclé et svelte qui arrivait sur la plage vers onze heures, garant sa moto équipée de son side-car au bout de l’impasse. Il était toujours accompagné de sa femme, de sa fille qui ne devait pas avoir atteint trois ans et de son setter.

Il prit à cœur la mission qui lui était confiée d’apprendre à nager à Olivier..

Avant chaque leçon il l’emmenait donc voir le début du chenal pour qu’il réalise la distance qui le séparait du lieu de travail. Si la marée était haute, il l’accrochait sur son dos et lui montrait le début de la descente avec des lunettes sous-marines. Progressivement, Olivier finit par se décontracter, et cela eut des effets visibles sur sa capacité à faire des mouvements de natation corrects. Il commençait à acquérir de l’assurance.

A mesure que les leçons se déroulaient, un courant d’amitié et d’admiration envahit Olivier. Quand il était disponible sur la plage, il ne quittait pas Yves. Il était collé à lui de l’autre côté de son setter. Un jour Yves l’emmena faire un tour, seul avec lui sur sa moto. Il était sagement assis dans son side-car, et dévisageait son regard obstrué de lunettes noires de motard, un peu comme des lunettes de conducteur de locomotive.

Olivier commença par nager sans perdre pied, puis perdit pied, mais  refusait toujours d’aller nager au dessus du chenal. Il voulait bien nager, mais Yves devait rester à côté de lui comme si un cordon invisible le reliant à lui le protégeait du danger.

Très satisfaits des progrès accomplis, les parents d’Olivier invitèrent Mitou, Yves et sa famille à boire le champagne à la maison. On félicita Yves. On trinqua au passage au dessus du chenal qui aurait certainement lieu l’année prochaine. Son frère ajouta : « Tu vas voir, Olivier, c’est vraiment rien du tout ! ».

C’était déjà la fin des vacances, on allait bientôt se quitter et Olivier éprouvait une grande nostalgie à l’idée de quitter Yves.

A la fin de l’année scolaire suivante, quand Olivier descendit sur la plage avec son frère pour s’inscrire au club,  Mitou lui apprit qu’Yves s’était tué en moto dans le courant de l’hiver, Olivier ne sourcilla pas, il avança doucement, encore habillé, jusqu’au bord de l’eau, entra dans la mer et nagea tout droit, au-delà du chenal qu’il franchit sans la moindre appréhension, au-delà des pinasses amarrées, il nagea sans s’arrêter, sans se retourner, comme une dernière révérence, un ultime hommage à son professeur tant aimé.


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