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Le combat

La pièce était immense. Une faible ampoule au plafond éclairait timidement l’endroit. Deux tabourets constituaient l’unique décor. Les murs dénudés et le silence profond qui y régnait renforçaient cette atmosphère glaciale. Ce lieu dépourvu de vie serait bientôt animé. Bientôt, les coups tomberaient forts et brutaux. Le combat se préparait en coulisses. Illégal.

Le ring était en place, dressé au milieu de la salle encore vide à cette heure-ci. Mais ce soir encore, le public ne viendrait pas. Le combat demeurait confidentiel. Loin des regards et des encouragements. Loin des ambiances ordinaires des salles de boxe. Loin de la foule qui se lève dans un même élan. Loin des hurlements qui couvrent les impacts des poings sur les visages tuméfiés attendant le gong final. Aucun juge n’était présent.

Le combat ne se déroulait pas selon les règles habituelles. Il ne s’encombrait pas de détails. A mains nues. Les coups portés n’avaient pas besoin de cette enveloppe superflue qui adoucit les impacts. Ils claqueraient plus secs. Les autres protections, coquille et protège-dents n’étaient pas nécessaires n’ont plus. 

Le premier boxeur arriva. Immense. Il atteignait les 2 mètres, à vue d’œil. Sa taille accentuait une musculature puissante qui suggérait les séances aux heures intenses à la salle de sport. Crâne rasé et barbe dense. Il n’avait quitté ni son jean tâché ni son débardeur blanc collé de sueur à la poitrine. Deux tatouages gris-bleus recouvraient ses avant-bras solides. Une flèche transperçait un cœur rouge scellé de deux initiales indéchiffrables. 

Il s’avança lentement et traversa le ring. Il recula l’un des tabourets sur lequel il laissa tomber son corps massif. Concentré, les yeux clos, il prenait de profondes inspirations. Son torse gonflait une rage intérieure, que l’on devinait, redoutable. Ses expirations bruyantes et régulières réchauffaient la pièce. Il basculait sa tête d’un côté puis de l’autre, d’avant en arrière. Il répétait méthodiquement ses gestes. Il croisa ses mains impressionnantes. Ses doigts craquaient sous la pression qu’il contrôlait. Il attendait son adversaire. Un calme étrange inondait son attitude. Impassible. Il ne montrait aucun signe d’impatience ni d’excitation. Il avait l’habitude de vivre ainsi les derniers moments qui précédaient la lutte. Immobile. Il était déjà plongé dans son combat. Il visualisait ses coups. Des uppercuts puissants et rapides, des coups droits vifs qui ne laisseraient aucune chance à son adversaire. Il le surprendrait par leur précision. Le combat devait être rapide. Il était sûr de ses armes. Certain de sa victoire. Par K-O, comme à chaque fois. 

Le second boxeur entra dans la salle, méfiant. Il posa délicatement son lourd sac à l’entrée de l’arène. La différence de gabarit était frappante. Moins grand, il était plus jeune également. Des mèches blondes recouvraient son large front. Elles cachaient un œil gauche grossièrement beurré au noir qui contrastait avec la pâleur de son visage. Ses traits fins accentuaient sa fragilité. Il ne semblait pas préparé à l’affrontement. Ses capacités physiques étaient encore limitées malgré l’entraînement qu’on lui infligeait, chaque semaine. Assidu. Son regard gris de tristesse s’emplit de terreur à la vue de son adversaire. Terreur qu’il ne parvenait plus à dissimuler. Les traces de son dernier combat étaient elles aussi visibles. Les griffures ensanglantées témoignaient de l’acharnement de son adversaire. Il n’était pas armé pour affronter le géant. La bataille s'annonçait inégale. Forcément. Mais, il ne pouvait fuir et n’avait d’autres choix que de subir cet ennemi qui s’imposait à lui. Seul, résigné mais digne. Comme à chaque fois.

Au premier rang, il sentit une présence féminine qui le calma. Elle le rassura. Il lui sourit tendrement. La femme baissa la tête et ferma les yeux. Impuissante. Aux premières loges, malgré elle. La spectatrice aurait préféré ne pas assister à ce nouveau duel, ni à tous ceux qui l’avaient précédé. Elle ne supportait ni la violence du spectacle ni son silence forcé. Elle étouffait ses cris de douleur et cachait ses tremblements toujours plus intenses.  

Le jeune boxeur était à peine monté sur le ring que le colosse se leva lourdement. Il parut plus grand encore. Son tabouret vola en éclats contre les cordes. Son visage se déforma. La sérénité qui était la sienne céda la place à un véritable cataclysme. Un monstre jaillit de ce corps furieux. Incontrôlable. Un déferlement de coups ininterrompus que le petit ne pouvait éviter. Comme à chaque fois. 

  • Paaaaapaaaaa, arrrrêêête, s’il te plaît, arrêêêêêêêête. 

Ce fut son dernier cri. Son dernier combat.

 

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