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Le figuier

Une femme d’au moins 70 ans, fort élégante, m’accueille avec amabilité à la porte du jardin. Je suis fasciné par son chapeau de paille agrémenté d’une grappe de cerises :

- Je vous attendais, suivez-moi jusque dans ma chambre, nous y serons tranquilles !

Le jardin est magnifique, ceint  de murs couverts d’arbres fruitiers. Au milieu des carrés parfaits de légumes alternent les formes et les couleurs. Je l’observe avec étonnement, ne pensant pas trouver un tel paysage dans cette partie de la ville que je connais pourtant bien.

- Vous avez l’air surpris par tous ces espaliers, tous nos visiteurs le sont, mais c’est une vieille histoire ! Il y a trente ans, quand nous avons acquis cette demeure, la même année nous avons visité le potager du Roy, à Versailles. C’est là que nous avons découvert les tailles tellement incroyables des arbres fruitiers. Et d’année en année nous avons installé des pommiers, des poiriers, des figuiers. Celui qui retient votre attention est un figuier taillé en palmettes à six branches. Mon mari a expérimenté plusieurs années pour obtenir ce résultat. Prenez une figue, ou même plusieurs, vous savez combien elles risquent d’être perdues !

Je suis surpris par sa faconde. Je m’attendais à rencontrer une femme désespérée voire prostrée. L’enthousiasme qu’elle met à me parler de sa propriété dans les circonstances actuelles a quelque chose de troublant.

- Je vous précède. Je vous prie de m’excuser, mais la porte est un peu dure à ouvrir. Vieille serrure, vieille demeure. Elle a exactement deux cents ans. Vous avez remarqué le plan en carré, parfaitement symétrique. C’est une maison de maître. Oui, c’est comme cela que l’on appelait les maisons carrées et blanches de la bourgeoisie dans le sud-ouest de la France. Mon mari et moi, nous sommes profondément attachés, depuis toujours, à cette maison. L’épaisseur des murs, la hauteur des plafonds du rez-de-chaussée, l’odeur, qui sait quoi d’autre de totalement irrationnel? Les liens qui nous unissent tous les deux à notre demeure ont comme quelque chose de charnel. Cela parait impossible que nous nous en séparions. Cela peut paraître étrange que je vous dise cela aujourd’hui, mais la vie est étrange. Etrange et imprévisible.

Notre rencontre a quelque chose d’irréaliste. Nous naviguons tous les deux dans deux univers qui semblent totalement étrangers. Depuis quelques années elle ne vit plus, coupée  du monde, qu’avec son mari et sa maison dans un huis clos pathétique. J’ai hâte de lui parler vraiment, de saisir ce qu’elle comprend réellement de la situation.

- Je vous fais passer par le salon. Je veux juste vous montrer quelques-unes parmi les plus belles toiles qu’à peintes mon mari. Il aurait pu devenir un peintre connu, mais il n’a jamais voulu vendre ses toiles, même à ses meilleurs amis. Ses peintures font corps avec lui. Elles matérialisent des segments de son âme. Plusieurs fois par jour, il s’en approche. On a alors l’impression qu’un morceau de son passé se met à revivre en lui.  S’il fallait l’en  détacher, ce serait un véritable déchirement.

Son univers pictural me bouleverse, mais je ne suis pas là pour laisser transparaître mes émotions. Je me ressaisis rapidement. Je hâte le pas vers le couloir pour arriver à l’essentiel.

- Avant d’entrer dans la chambre, je prends quelques affaires. Heureusement la commode et l’armoire avec mes vêtements se trouvent dans le vestiaire mitoyen. Au passage, je m’arrête quelques secondes devant la photo de notre quarantième anniversaire de mariage. Depuis longtemps nous avions rêvé de le passer au mont Saint-Michel.

La chambre est particulièrement grande, elle me fait assoir autour d’un petit guéridon.

- Voilà l’endroit où j’ai passé dix ans sans vraiment le quitter. Dix années où j’ai senti sa souffrance s’accroître, jour par jour, heure par heure. Les derniers mois, je faisais venir une infirmière une fois par semaine. Il y a cinq jours je l’ai fait conduire à la clinique.

- Aviez-vous un projet en le faisant hospitaliser ?

- Aucun projet autre que le soulager

- Alors ?

- Alors avant-hier, il m’a donné l’ordre. Il avait mis de côté une tenue de rechange d’une infirmière. Je suis entré dans la clinique à 4h du matin. Il m’attendait.

- Je suis obligé de vous conduire au commissariat

- Je voudrais juste finir de cueillir mes figues. Il y en a tellement que les branches de la taille en palmettes à six branches risquent de ployer.

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