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Le maléfice

Laurent Hyafil

 

 

 

 

-       Encore un pas, puis un autre, j’ouvre les yeux, et là je découvre….

Ces mots du metteur en scène, je les déroule en moi avec la plus grande attention, car je n’ai le droit qu’à une seule répétition avant de danser le rôle du « Prince charmant », dans le ballet « La belle au bois dormant » de Tchaïkovski à l’Opéra de Lyon.

Les circonstances sont exceptionnelles : hier l’on m’a demandé de danser avec le ballet de Saint-Pétersbourg, en tournée en France pour une seule représentation, à Lyon, avec la danseuse étoile Natacha Petrovna dans le rôle-titre d’Aurore.

J’ai été appelé à la dernière minute, car le danseur étoile est tombé malade. Une intoxication alimentaire qui a cependant épargné l’essentiel de la troupe.

J’ai déjà dansé ce ballet à plusieurs reprises, mais toujours dans la mise en scène de Rudolph Noureev. Ayant droit à une seule répétition, je me concentre donc sur les indications du metteur en scène, en me les répétant intérieurement :

-        Un pas, puis un pas, encore un pas, j’ouvre les yeux, et là je découvre….

 Au moment où j’ouvre les yeux, je découvre la « Princesse Aurore », une belle au bois dormant de rêve, allongée sur son grand lit blanc, les yeux mi-clos, le visage apaisé. J’en trébuche d’émotion !

-        Colin, fais attention, quand tu rouvres les yeux, ressaisis-toi immédiatement !

Je m’approche d’elle, soulève délicatement le voile qui lui couvre le visage, la réveille d’un baiser. Elle sourit. Ce sourire me transperce de bonheur. Je suis persuadé qu’il m’est adressé, qu’elle n’aurait jamais souri de cette façon-là avec un autre danseur. Le pas de deux qui suit est divin. Nos corps s’unissent avec une grâce et une aisance, inimaginables pour deux danseurs qui ne se connaissaient pas. La communion entre les deux artistes ne peut exister à ce niveau que si elle est sous-tendue par une communion entre les êtres. Et pourtant nous n’avons échangé aucune parole.

Le lendemain, la représentation confirme au centuple les impressions de la répétition, et un tonnerre d’applaudissements vient bénir notre union.

Pour la première fois de ma vie, je suis véritablement tombé amoureux et Natacha Petrova est entrée dans ma vie pour toujours.

J’aurais voulu courir dans sa loge pour l’enlacer, mais je suis endigué dans mes pulsions amoureuses par un groupe d’amis d’enfance lyonnais qui ont déjàenvahi la mienne. Le temps que je trouve un prétexte convaincant pour leur échapper, Natacha est rentrée à son hôtel, pour la dernière nuit de son séjour en France.

Je pourrais lui écrire immédiatement, aux bons soins de son ballet, mais je maîtrise mal l’anglais écrit, la langue commune qui nous permettrait d’échanger nos sentiments avec sincérité. Et puis, nous n’avons jamais communiqué entre nous qu’avec nos corps et nos visages, il faut rester sur ce registre. Je décide immédiatement de partir pour la Russie.

L’Opéra de Saint-Pétersbourg refuse de me donner la moindre indication sur la façon de trouver la danseuse. Je dois donc attendre dix jours que la saison reprenne. Heureusement que la ville regorge de monuments à visiter : le musée de l’Ermitage, les palais des Tsars et les multiples églises. Le temps amoureux, dans l’attente de ma belle, est un intermède tout simplement délicieux.

Pour l’ouverture de la saison, l’on donne le Lac des Cygnes, avec Natacha Petrova dans le rôle du Cygne. Je suis comblé, mais je n’obtiens de place qu’au trente cinquième rang, tant le public russe affectionne la danse.

J’adore le Lac que j’ai dansé des dizaines de fois. Le prince Siegfried promet son amour éternel à Odette, transformée en cygne blanc, pour la sauver du maléfice de Rothbart. A l’acte 3, après l’entracte, une créature ressemblant étrangement à Odette se présente. Le prince, persuadé que c'est Odette, la demande en mariage. Mais ce n'est pas Odette, c'est Odile, le cygne noir, que Rothbart a transformé par magie en sosie d'Odette. Siegfried perd à jamais celle qu'il aimait. Odette ne sera pas sauvée.

Quand Natacha apparaît à l’acte 2, je suis comblé. A l’entracte, je fonce dans sa loge, on ne m’ouvre la porte que quelques minutes avant la reprise. Horreur, ce n’est pas Natacha, c’est une danseuse étoile qui lui ressemble étrangement et qui porte un long tutu noir. Persuadé que je suis moi-même frappé par le maléfice de Rothbart, je fuis en courant l’Opéra et prends le premier avion pour Paris.

Je mis plusieurs mois à m’en remettre. L’intoxication alimentaire qui avait frappé la troupe, avait non seulement frappé le Prince et sa doublure -d’où mon intervention-, mais aussi Natacha.

On avait fait danser sa doublure ce soir -là, sans prévenir personne.

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