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Le manège

Laurent Hyafil

 

 

- Arrête-toi là, ne franchis pas la chaîne, tu dois maintenant attendre avant d’entrer !

- Attendre ?

- Oui, attendre, on ne peut entrer maintenant !

En ce soir d’hiver au ciel menaçant, c’était la première fois que Jules était bloqué à cet endroit, avant d’avoir donné ses tickets. Et pourtant il venait souvent. Il réalisa progressivement qu’il se passait quelque chose d’anormal, et que c’était sans doute pour cela qu’ils avaient suspendu l’entrée. D’ailleurs il y avait, à intervalles irréguliers, des éclairs incessants qui illuminaient, comme des balles traçantes, le ciel assombri. Et pourtant, ceux qui étaient arrivés à passer, probablement avant l’incident, étaient en course, débordants de joie. Quel manège !

Un petit garçon se mit juste derrière Jules, dans la queue du limonaire qui s’allongeait. Il mâchait un chewing-gum orange, un de ceux qu’il affectionnait particulièrement. Le petit garçon, visiblement inquiet, commença à le questionner. Il l’avait déjà vu à la récré, il devait être au CP, dans la même école que lui. Mais les grands du CM2 ne s’intéressent pas vraiment aux petits.

- Toi, je t’connais. Tu t’appelles Jules. T’es aussi à l’école Pasteur. Je t’ai vu dans la cour. D’ailleurs à la récré tu m’fais peur avec tes copains. Vous nous interdisez tout le temps de jouer à chat.

Le petit garçon, qui continuait à mâcher nerveusement son chewing-gum demanda s’il y en avait pour longtemps.

Jules lui annonça qu’il y avait eu une révolte, et qu’ils n’arrivaient pas à la maîtriser. Le petit garçon était affolé mais, curieux de la situation, il redemanda, anxieux :

- Le directeur du manège n’est plus le directeur ?

Jules lui signifia sur un ton décidé que pour l’instant, il avait fui, mais qu’il reviendrait avec des forces nouvelles pour maîtriser la révolte.

Le petit garçon buvait ses paroles, et son regard laissait transparaître toute la frayeur de la situation.

- Y va y avoir une bagarre ?

- C’est possible, c’est même probable.

L’idée de la violence excitait Jules. Il en raffolait. Il était entré dans son récit. Il adorait les combats, les morts et les vaisseaux spatiaux. Il affolait le petit garçon en lui faisant état d’armes lumineuses et sonores, d’avions, de tanks, de voitures et de bateaux de guerre, qui pouvaient être redoutables. Cette description attisait la curiosité effrayée du petit garçon.

- Et les autres ?

- Je te réponds si tu me donnes un de tes chewing-gums

- Tiens, voilà, j’en donne même deux.

- J’imagine que le directeur est armé de mitraillettes à balles de plastique qui explosent au contact. Tous les directeurs en ont.

- Même le directeur de l’école Pasteur ?

- Dans le bureau du directeur de l’école, il y a une grande caisse. Une fois, elle était ouverte et j’ai vu toutes les armes.

Subjugué par son aîné, le petit garçon avait été happé dans son univers fantastique. Il se laissait bercer par les épées remplies d’anneaux métalliques, les voitures vrombissantes et tous les engins prêts pour le combat final. Le directeur du manège rassemblait son armée pour partir à l’assaut, avant qu’ils ne s’échappent. On allait voir une belle guerre.

- Mieux que la guerre des étoiles ?

- La guerre des étoiles, c’est à la télévision, ici c’est en face de toi, regarde-bien !

Ils furent interrompus par la mère du petit garçon.

- Vous avez l’air excité, que se passe-t-il ?

Jules lui expliqua que les animaux du manège avaient décidé de ne plus obéir à leur maître qui les maltraitait. Ils ne s’arrêtaient plus de tourner, et le risque était grand qu’ils s’envolent collectivement pour lui échapper. Les enfants étaient réjouis, mais ils ne s’imaginaient pas qu’ils allaient être transportés vers une autre galaxie.

- Maman, tu peux nous aider, reste avec nous, je t’en supplie !

- Moi, je venais simplement, parce que le patron du manège m’a averti qu’il allait faire une pause pour remplacer une ligne de néons qui n’arrêtait pas de clignoter.

- Maman, ne nous abandonne pas 

- …                                        

- Désormais vous allez arrêter de jouer avec les jeux vidéo, dit-elle d’un ton péremptoire.

 

Les jeux électroniques représentaient leur univers, les abandonner, aurait été une forme de mort. Ils tournèrent alors la tête, de concert, et crurent voir, quelques secondes, le manège avec à son bord tous les enfants assis sur les chevaux et sur les cygnes, et dans les petits autobus, les avions et les tanks, se mettre à tourner de plus en plus vite, et décoller telle une soucoupe volante et disparaître à tout jamais.

 

 

 

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