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Le mauvais numéro


Tout est mathématique. Pourtant, moi, je déteste cette discipline. Sans doute parce que dans la vie, j'ai tiré le mauvais numéro.


Les divisions entre individus et les soustractions de biens mènent mon existence à une équation insoluble ; sans parler des fractions ou des nombres premiers jumeaux.


À propos : j'ai une jumelle.


Quatre minutes exactement nous séparent ma sœur et moi, c'est mathématique. 240 secondes où j'ai cru être un nombre entier. Et puis elle est arrivée, faussant toutes les données.


Nous, fruit d'une vulgaire addition, ou pire : d'une multiplication. Des deux, c'est moi qui suis née sous une mauvaise étoile. Je ne dis pas ça au hasard : pendant ces quatre fatales minutes, le ciel astral avait sournoisement changé.


Dérisoire ? Non. Car notre ascendant diffère. Vous verrez combien c'est important.


Je hais ma sœur, en secret, depuis un nombre incalculable d'années. Notre antagonisme nous divise souvent : elle dégouline de gentillesse, pas moi.


Un jour, elle m'a proposé :


« Ça te dit qu'on remplisse une grille de loto toutes les deux ? Comme ça, si on gagne, on partage. »


Partager ? Certainement pas.


« Jouons-en plutôt deux, suggérai-je. On verra laquelle de nous a le plus de chance.


— C'est d'accord. Quels numéros vas-tu jouer ? »


Je restai silencieuse. Une idée germa. Six numéros.

Le jour du tirage, je regardais, fascinée, l'animatrice télé égrener les chiffres au fur et à mesure que les boules glissaient dans le rail :


3. 6. 9. 8...


J'irradiais de bonheur. La voilà, ma revanche sur la vie...


3. 3.


Non pas ça ! Quel coup du sort !


Je vous explique : j'avais joué ma date de naissance. Comme il manquait des numéros, j'ai ajouté l'heure.

Donc : 03/06/90 et 8h29.


... Vous avez saisi ? Oui : 8 3 3, c'est son heure à elle, ma sœur.


Et à son visage écarlate, je compris qu'elle venait de gagner le loto dans l'ordre ; les idées des jumeaux suivent toujours une courbe parallèle jusqu'au point d'impact. Aussi immuable que le nombre Pi. Quand on naît sous une mauvaise étoile, on le reste. C'est plus que mathématique, c'est inéluctable. 


Je fomentais un plan B : je lui volerai son ticket, et à moi l'argent ! Si elle se plaignait, sa parole se heurterait à la mienne.


Les vacances imminentes de Jessica me facilitèrent les choses. Elle me confia :


« Je n'ai rien dit à personne, garde bien le secret toi aussi. En attendant mon retour, j'ai mis le ticket en lieu sûr.  »


Je riais, sachant déjà qu'il se trouvait derrière son oreiller.

Me voici donc franchissant les portes de la Loterie nationale, munie de l'indispensable ticket et de ma pièce d'identité. Vite, les sous ! Hélas, on m'expliqua la procédure : d'abord, suivre un stage pour apprendre à gérer cet argent. Soit. Ça me laissait encore du temps avant le retour de ma sœur.


Une semaine plus tard, on me donna enfin un chèque, dont le montant dépassait mes capacités intellectuelles. Tous ces chiffres... Je commençais à aimer les maths !


Mais à la banque, le guichetier me regarda de travers.


« Vous ne pouvez pas encaisser cet argent sur le compte que vous m'indiquez. Les numéros ne correspondent pas.


— Quels numéros ? bafouillai-je.


— Les numéros de compte. Le chèque est adressé à Jessica Lacour.


— Impossible, je m'appelle Irène. »


J'examine ma pièce d'identité... qui est au nom de Jessica. Par quelle magie ? Pourtant, elle se trouvait dans ma veste. ... La garce. Empruntant une fois encore mes affaires à mon insu, elle avait oublié SA carte dans MA veste, ne prenant que son passeport. Et moi, sans faire attention, je me suis rendu avec ce fichu papier à la Loterie.

Je déprime. Mon âme s'essaie à la voltige, en haut : colère, en bas : désespoir. J'ai manqué de courage pour aller récupérer mes propres gains. Ils me paraissent si dérisoires par rapport aux siens.


Une fois rentrée de vacances, Jessica m'avait sauté au cou :


« Merci d'avoir ramené mon chèque ! Tu es vraiment une sœur en or ! »


Si j'additionne tous ces événements, le résultat semble évident : le mauvais numéro, c'est vraiment moi.


Actuellement, je suis seule à la maison, enfermée dans la cuisine. Sur le rebord de l'évier, trois casseroles sales, empilées les unes sur les autres, forment une géométrie incertaine. J'hésite un moment à les laver. Et puis je me dis : à quoi bon ? Je ne vais pas passer mes derniers instants à récurer la vaisselle. Bien trop pathétique.

Car je suis en pleine abstraction. Voyez plutôt :


Gaz + flamme = boum. C'est mathématique.


J'allume mon ultime cigarette.

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