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Le mauvais œil

Laurent Hyafil

 


Gérard était plongé dans sa lecture quotidienne du journal Le Monde. Rien n’aurait pu l’en divertir. Un par un, il savourait les articles dont il connaissait depuis des années les auteurs.  Veuf et retraité il vivait avec ces journalistes dont il connaissait les vies dans les moindres détails. Il lui arrivait même de leur envoyer un petit mot pour célébrer tel ou tel évènement de leur vie personnelle. A moins qu’il ne les félicite au travers du courrier des lecteurs.

 Selon un rituel bien établi, il commençait par la politique intérieure –sa spécialité- pour terminer par les arts. Il avait un léger faible pour la rubrique « sculpture », surtout quand elle était décorée d’un croquis. Le monde aurait pu s’écrouler, il restait, pendant deux bonnes heures, rivé à sa lecture, abstrait totalement de l’environnement qui l’entourait.

Ce jour-là, il avait repoussé de 17h30 à 18h30 l’heure de sa lecture quotidienne, du fait d’un évènement exceptionnel : il avait rendez-vous chez son ophtalmologue. Une visite annuelle de routine, un peu équivalente à la révision de sa voiture. D’ailleurs, en homme méthodique, il prenait généralement les deux rendez-vous simultanément.

A dix-huit heures trente précises, il était donc entré dans la salle d’attente, la porte palière s’ouvrant toute seule, sans le secours d’une assistante, car son ophtalmologue s’en dispensait.  L’absence d’autre client le surprit, mais le réjouit,  car il allait pouvoir commencer tranquillement la lecture de son quotidien adoré, sans les va-et-vient et le brouhaha des patients impatients. Il était particulièrement agacé par ceux qui prenaient des magazines, sur la grande table qui en était couverte, et les remettaient à peine deux minutes après.

Pour chasser le temps de l’attente, il lisait encore plus lentement que d’habitude, savourant chaque phrase de ses auteurs préférés. A l’observer, on aurait pu penser qu’ils délivraient une lettre d’amour, dont il se régalait avec délectation.

 Il alla même se compromettre dans la rubrique « société », qu’il traitait d’habitude avec le plus grand dédain. On n’était pas sorti de l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm pour se nourrir de potins mondains ! Son regard fut pourtant attiré par une tribune libre d’un professeur de philosophie, ancien élève de l’Ecole Normale. Il défendait une infirmière, qui s’était trompée de médicament, et en avait tué son patient. « Errare humanum est », s’était-il écrié mezzo voce ! La faute n’est coupable que si elle est volontaire.

C’est aux alentours de vingt heures qu’il sortit son gousset pour se rendre compte de l’anormalité de la situation. Son ophtalmologue n’était pas apparue dans la salle d’attente, dans l’heure et demie qui suivait son arrivée. Pour autant qu’elle fût anormale, la situation n’en était pas dramatique. De nombreux évènements avaient pu retarder sa venue, et il commença méthodiquement à les lister et les classer, mettant en premier une urgence à l’hôpital. L’absence d’assistante ne facilitait pas la communication. Cette multitude de causes possibles le convainquit de rester et de terminer son journal.

Replongé dans son quotidien, il en fut extirpé aux alentours de 21h, par son médecin, la mine défaite, qui s’excusa :

               - Mon mari vient de faire un malaise,  il a fallu que je reste à ses côtés.

Cette raison ne figurait pas sur sa liste, et, vu le regard affecté de son ophtalmologue, il avait envie de lui dire que, malgré l’attente, il rentrait chez lui.

Elle insista de telle façon qu’il ne pouvait refuser.

La consultation était du plus grand classique, aussi, il ne s’affola pas quand elle s’absenta deux fois. Comme d’habitude, elle lui mit des gouttes dans l’œil droit, lui signifiant :

               - Ne vous inquiétez pas, vous n’allez rien voir de cet œil pendant une bonne heure !

Il marchait prudemment dans la rue quand il fût rattrapé par son médecin, l’air encore plus affolé qu’elle n’avait eu au cabinet :

               - Il faut que vous reveniez avec moi, d’urgence, je me suis trompé de gouttes, vous pouvez devenir aveugle !

Il ne réalisa pas tout de suite ce qui se passait, surtout avec un œil qui ne fonctionnait pas.  Il crut d’abord qu’il s’agissait d’une farce.  La salle d’attente vide, le mari qui fait un malaise, les gouttes qui rendent aveugle, l’erreur, le retour, cela ressemblait à du théâtre de boulevard.

Son ophtalmologue essayait de lui expliquer qu’elle avait fait une faute, qu’il fallait revenir

Refusant une marche arrière, il lui répondit mezzo voce  :

               - Ne vous inquiétez pas, la faute n’est coupable que si elle est volontaire !

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