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Le permis de ne pas conduire


Laurent Hyafil

 

 

- Malgré tes 15 ans de permis, s’il te plait, ne conduis pas ma voiture !

Depuis que je la connais, elle me l’a répété à l’envie ce slogan.

Evidemment que je ne vais pas la conduire, sa voiture ! D’ailleurs, je serais bien à mal de la conduire, je n’ai pas mon permis ! Pourquoi lui ai-je donc menti le jour où elle m’a demandé à quel âge j’avais passé mon permis ? Pourquoi lui ai-je annoncé fièrement : « à dix-huit ans ! »? Sans doute, me paraissait-il un peu ridicule de ne pas savoir conduire.

Un homme qui ne conduit pas, est-il un vrai homme ? Surtout auprès d’une femme qui fait de la voiture une chose essentielle. Une femme qui est abonnée à l’auto-journal, une femme qui ne raterait pas le salon de l’auto, une femme qui fait laver sa voiture, à la main, au moins, une fois par semaine.

Ces petits mensonges anodins, que l’on fait au début d’une rencontre, pour se mettre en valeur, peuvent vous poursuivre pendant longtemps !

Elle s’est garée en double file, pour aller juste porter un magazine à sa mère.  La rue est assez étroite, mais peu passante. Elle se gare souvent là pour quelques minutes, et il ne lui est jamais rien arrivé, m’a-t-elle dit. Depuis trois semaines que je la connais, c’est la première fois qu’elle me laisse seul dans sa voiture. Un signe de confiance ?  Elle a ajouté :

-Je laisse les clés, mais, ne la conduis pas! 

Pourquoi  laisse-t-elle alors les clés ? Un test ?  Une mise à l’épreuve ? Et si la police arrive ? Je ne vais pas leur dire que je ne sais pas conduire. Si elle découvre que j’ai menti sur un tel sujet, je peux refaire mes valises !

A cet instant, et alors qu’elle a franchi depuis quatre minutes la porte cochère de l’immeuble de sa mère, je mesure l’imbécillité des mensonges.  Enfin ! Elle ne devrait pas tarder. Avec son énergie, elle monte à toute vitesse les quatre étages, elle donne le magazine à sa mère, et elle redescend en sautant les marches.

A moins que ? A moins qu’elle ne se mette à commenter l’article qu’elle voulait absolument lui montrer.  Un journal de ragots qu’elle affectionne au point de s’y être abonnée.  Une photo d’une actrice de cinéma qui possède une écurie de voitures de course. Je ne vois pas en quoi cela peut intéresser sa mère. Au fond, je ne sais pourquoi je pense cela, je ne connais pas sa mère ! Je sais pourtant, qu’entre une mère et une fille, le bavardage inutile peut durer des heures !

J’entends au loin la sirène de la voiture des pompiers.  Elle n’arrive sûrement pas par ici, la rue n’est pas passante. D’ailleurs, l’incendie est surement de l’autre côté. Si elle venait par-là, pourrait-elle passer ? Je jauge rapidement le passage laissé par la voiture en double file. Il me paraît trop étroit pour une grande échelle.  Il ne s’agit peut-être pas d’un vrai incendie.  Le bruit se rapproche. Elle ne descend toujours pas. Le bla-bla doit être enclenché. Il faut que je me prépare à une éventuelle arrivée des pompiers : fuir loin de la voiture ? Rester en avouant mon incurie ? La conduire ? Que des mauvaises solutions. Je n’ai pas mon permis, mais, plus jeune, j’ai souvent conduit des auto-tamponneuses.  Et puis, c’est une voiture automatique, je pourrais m’en sortir.

Je suis paralysé par la peur. La peur de cabosser sa voiture par ma gaucherie. Je n’ai pourtant que quelques mètres à faire. Mais si je n’arrive pas à l’arrêter. Ou, si je donne un coup de volant malheureux ! Je sens que, quoiqu’il arrive, elle va découvrir ma supercherie et me chasser. Un homme qui a fait croire qu’il avait le permis! Le bruit se rapproche encore. J’imagine les flammes qui embrasent un immeuble, où une mère de famille est prisonnière du quatrième étage ! Elle va sauter ! Les pompiers arrivent en retard ! Elle se tue avec ses trois enfants !

La grande échelle est juste derrière la voiture. Habité tout-à-coup par la bravoure, je vais essayer de la dégager du passage. Je me mets à la place du  conducteur. Il faut empêcher la mère de famille de se jeter dans le vide ! Le bruit de la sirène devient harcelant. Le gyrophare illumine l’intérieur de sa lumière jaune ! Je hurle, sans qu’on puisse m’entendre :

- On va les sauver ! Je pousse la voiture !

Un pompier est descendu pour m’exhorter de déguerpir.

Au moment où je vais démarrer en tournant la clé, elle arrive comme une furie, en tambourinant à la vitre. Je l’ouvre. Entre deux sirènes lancinantes, elle me hurle dans les oreilles d’un ton méchant :

- Je t’avais pourtant interdit de conduire ma voiture ! 

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