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Le salon



Je suis confuse. Je suis agitée. Je suis une femme malade.


Ici, rien ne va, tout se bouscule, tout se renverse. Hier, je détachais encore mes longs cheveux apatrides. Aujourd'hui, ils demeurent tristes et confinés, denses. Ils n'ont plus d'attrait.


S'ils planent sur mon œil, c'est pour l'empêcher d'y voir. Cet œil est un fardeau lourd et consistant. Il n'a rien demandé mais on le fustige d'images.  C'est que personne ne prend le temps d'écouter notre silence.


Maintenant, mon corps a pris froid. Il demeure sensible et irritable. Il tremble. Il tourne en rond. Il refuse de voir le monde tel qu'il est parce qu'il refuse de souffrir. Il a la sotte habitude de n'être qu'un corps.


Il ne sort pas ; la société est vile et perverse. Naturellement, il ne se sent à l'aise qu'avec moi, je suis sa seule compagne. Mon salon est ma demeure, là où je me sens bien, et comme j'aime me sentir bien, j'y reste la plupart du temps. Je pourrais très bien partir, mais je n'ai confiance en personne. Les gens là-dehors, les malheureux, s'ils me voient partir, ils se précipiteront chez moi, dans mon salon, et alors je n'aurai plus aucun droit et je serais malheureuse.


Comme je ne bouge jamais, on s'amuse à dire que je suis une femme d'intérieur. Mais je ne suis pas folle. J'aime juste mon salon.


C'est curieux, à chaque fois que je parle de mon salon, je repense au docteur Vermiel, mon mari. Je le revois, assis en face de moi, fumer ses vieilles cigarettes. Je me rappelle qu'il les laissait toujours tomber, éteintes et infinies, dans les recoins de son fauteuil usé. Moi, dégageant de ma main la fumée libérée par cet homme, je considérais longuement cette petite pièce vide, et je m'en étonnais. Il était étrange d'admettre à quel point ce salon me rappelait la consistance morale de mon mari. Les deux semblaient même se confondre dans mon esprit, parfois. Mon mari n'était pas quelqu'un de méchant ; il lisait souvent et me laissait tranquille. Mais, lors de sa lecture, il s'empressait toujours d'inhaler de ces longues bouffées de cigarette, puis il recrachait le tout avec une mine contrite, abattue par je ne sais quoi de tragique. On aurait dit qu'il attendait quelque chose, et qu'à travers son souffle dépité, il espérait voir le bonheur d'exister.


Mais le véritable problème, c'était sa façon de tousser. Libérant de son être un démon invisible, ses râles inconsistants m'évoquaient de manière légitime, l'agonie douteuse d'un vieillard. Il faut voir avec quelle arrogance il expiait sa douleur ! Il était laid. Ses yeux vides et noirs mourraient du souci de bien faire, mais tout ce qu'il entreprit jusqu'à ce jour-là, il le fit mal. Sa confiance envers lui-même était telle qu'il restait toujours à la même place, me regardant de son fauteuil affaissé, ivre de tristesse...


Moi, je regardais mon mari fumer.  Combien de temps était-il resté là, affalé comme un vaincu, débile comme un enfant ? Combien de livres lus ? De cigarettes consumées ? Son visage pâle et chauve se confondait bientôt avec le liquide saumâtre de mon œil, œuvre pittoresque noyée d'amertume et, n'ayant plus la force nécessaire pour lutter, je fermai les yeux.


Je prenais mon temps, profitant de ce silence cadavérique qui m'enveloppait de toute part. Lorsque j'ouvris les yeux, la cigarette que portait mon mari se consumait sans attendre. Lui, ne bougeait plus. Je compris qu'il était mort.


Son corps était serein, paisible, propre. C'était la première fois de ma vie que je trouvais mon mari beau. C'était aussi la dernière.


J'aurai voulu le garder avec moi, qu'il reste encore un peu, une semaine...  Le temps que j'apprenne comment on s'occupe de ces funèbres papiers, de l'enterrement, puis de sa renaissance dans ma mémoire. J'allais devoir m'occuper de sa mort mais j'ignorais quoi faire de lui, du corps. Je réfléchissais depuis quelques heures déjà. Je n'étais plus en paix. Même mort, mon mari continuait de m'irriter. Je décidai de rester dans mon salon, et de m'écouter dormir.


Le lendemain, je me réveille en sursaut. Le café est servi, bien chaud, réconfortant. On me bouscule un peu, j'en renverse partout. On me dit que ce n'est rien. On se jette sur moi, on essuie mes taches. Je trouve un peigne, on me le confisque. Trop dangereux, dit-on. Tant pis, je me rassois dans mon fauteuil. Il est beau et simple. Je me sens bien dedans. Parfois, un homme s'approche et me parle. Je ne comprends pas grand-chose à ce qu'il me raconte. D'ailleurs, c'est toujours la même chose, et c'est toujours le même homme. Il est souriant et me rappelle mon mari, le docteur Vermiel.



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