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« Le Sandwich »


Le jour de ses trente-sept ans, Pinder prit définitivement conscience qu’il avait raté sa vie et qu’il lui était inconcevable de continuer à vieillir. Le présent revêtait une morne réalité dans laquelle il était toujours célibataire, avait un travail ingrat et payait des impôts trop élevés. Il n’avait jamais réussi à provoquer de sursaut psychologique, il subissait le monde avec une inexorable indolence. Jusqu’au jour de ses trente-sept ans, où elle fut balayée par une décision radicale : en finir.

Il sortit se balader pour décider du modus operandi, mais sa réflexion fut interrompue par un clochard qui beugla sur son passage :

- « La vie, c’est comme un sandwich ! »

Pinder sursauta et accéléra le pas. Pendant de longues minutes, il ressassa la phrase pour tenter d’en déchiffrer le sens. De retour chez lui, il prit un bloc-notes et commença une to-do list banale : pressing, ostéo, appeler maman. Très vite, il s’amusa à élargir la liste à tout ce qu’il aurait aimé faire avant 40 ans et que son apathie avait anéanti. Il commença par noter de démissionner et de perdre quelques kilos. Puis il écrivit « Aller au Japon », car il en avait toujours rêvé. Une forme d’excitation le gagnait, aussi il se mit à lister des défis plus audacieux : faire un tatouage, courir un marathon, sauter en parachute, frauder le fisc, rencontrer le Pape… C’était un exercice vivifiant. En bas de la page, il finit par écrire : « Commettre le meurtre parfait ».

Le jour de ses quarante-ans, Pinder le passa en prison. Il fixait le mur, tendait l’oreille, tentait de saisir toutes les odeurs. C’était un environnement qu’il ne parvenait pas à détester. Il repensa à la liste écrite trois ans plus tôt. Il avait quitté son job de chauffeur de salle pour la télé, il avait couru le marathon de Paris avant ses 39 ans, il avait enfin visité Kyoto, il avait rencontré Jean Paul III lors d’une messe en Roumanie, si tant est qu’une vague bénédiction à dix mètres de distance pouvait être qualifiée de rencontre.

Et puis il repensa au meurtre, comment il avait tout orchestré. Le choix de la victime, d’abord : pas de lien avec lui, donc aucun mobile apparent, et surtout un quidam dont le sort n’intéresserait personne. Le clochard de son quartier avait un profil idoine et fort symbolique. Autre gage de qualité, l’homme n’avait pas élu domicile sous la caméra de surveillance d’une banque ou d’un consulat. Le choix du lieu s’avéra très simple : le domicile de Pinder se trouvait à deux minutes, il lui suffirait de proposer à l’homme de venir prendre un bain, un repas chaud, peut-être un sandwich, et une bonne nuit dans un lit king size. Il habitait un immeuble sans gardien avec des copropriétaires discrets, parfait pour agir à l’abri des regards. En revanche, il était hors de question que le sang de son invité giclât dans tout l’appartement ; Pinder décida donc de l’empoisonner avec un dérivé de Fentanyl acheté sur le Dark Net. L’alibi, enfin, fut crucial. Un samedi soir de janvier, un ami intermittent avait convié une trentaine de connaissances dans un bar branché pour fêter son anniversaire. Pinder s’y rendit, offrit un verre à deux filles à 20h17, s’éclipsa à 21h14, alors que la majorité esquissait quelques pas de danse au sous-sol. Les deux grammes d’alcool dans le sang des fêtards n’auraient pu dire à quelle heure il avait quitté les lieux, mais par précaution, Pinder planifia un alibi supplémentaire : une place pour le nouveau Woody Allen, à la séance de 22h35 dans un cinéma du quartier Opéra. 

Pinder rentra à pieds dans le sien, trouva le clochard à moitié endormi dans son campement de fortune et l’invita chez lui. À son étonnement, l’homme accepta très vite et demanda même s’il pourrait regarder Patrick Sébastien à la télé. Le malheureux ignorait que l’animateur avait été viré quelques années auparavant, mais Pinder, qui avait bossé avec le grand Patrick pendant ses années de gloire, lui conta quelques anecdotes savoureuses à base d’outrances verbales. Cette insignifiante complication ne put empêcher le forfait d’être commis.

Quelques mois plus tard, Pinder se trouvait en prison, à contempler le mur. C’était une belle prison, chargée d’Histoire et de repentir national. Lui n’avait ni remords, ni regrets. Il oscillait entre le sens du devoir accompli et l’ego trip de la performance artistique. 

Une voix féminine le sortit de sa torpeur : « Mesdames, messieurs, le Mémorial National de la Prison de Montluc va fermer ses portes, merci de votre visite pour ces 40èmes Journées du Patrimoine ». 

Quarante ans, songea Pinder. Il suivit les badauds qui regagnaient la sortie. Il avait faim. À la première boulangerie sur son chemin, il acheta un sandwich.





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