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LE TROU


 

Mais qu’elle était bête celle-là ! Il fallait toujours lui expliquer plusieurs fois, pour être sûr qu’elle comprenne un peu. Elle était si terne, maussade, laide, et n’avait aucun talent particulier. Une gamine antipathique. Elle n’était pas non plus spécialement futée, ne parvenait pas à se concentrer sur quelque chose très longtemps. Sa tante soupira. Elle avait voulu aider sa sœur, qui était bien malade et n’avait personne pour s’occuper de sa fille, en lui gardant ce petit boulet quelques jours, mais c’était vraiment pénible. Elle la suivait partout sans lui parler, pas moyen d’avoir un peu de tranquillité avec cette présence lourde. Elle la fixait de ses grands yeux vides, la bouche fermée, l’air buté. Anna devait bien avouer qu’elle n’aimait pas sa nièce et ne s’était jamais sentie proche d’elle. De sa sœur non plus en fait, petite personne timide et banale.

Qu’est-ce qu’elle allait pouvoir trouver pour l’occuper quelques heures, maintenant que le pensum des devoirs était terminé ? Elles pourraient peut-être aller faire un tour en forêt ? Zoé était molle de toute façon, elle n’avait jamais envie de rien, se contentait de suivre le mouvement. Un manque de caractère consternant. Elle se tourna vers la petite en se forçant à sourire et en prenant un ton joyeux, qui devait sonner faux. Est-ce qu’elle aimerait faire un tour pour aller ramasser des châtaignes ? Oui, c’était une bonne idée les châtaignes, elles descendraient ensuite vers l’étang, ça leur ferait passer une heure ou deux. Elles feraient des crêpes pour goûter, puis un petit film, et ce serait enfin l’heure de manger, de griller quelques châtaignes et d’aller dormir. Le lendemain matin elle pourrait la ramener, serait libérée de ces trois interminables journées.

Elles partirent après que Zoé eut mis son manteau, son bonnet, ses bottes, son écharpe, ses moufles… Mais quelle lenteur ! Et elle ne voulait pas qu’on l’aide en plus. Petite peste caractérielle quand elle s’y mettait. Anna soupira et lui tourna le dos pour ne pas montrer comme elle était agacée. Il faisait très froid et un peu humide, parfait pour aller se promener sans rencontrer personne en forêt. Anna aimait être seule la plupart du temps. Elles montèrent lentement et silencieusement la route qui menait à l’entrée de la forêt, avant de quitter le chemin plein de fougères pour aller vers les grands châtaigniers plus loin, à l’écart des sentiers de promenade. Un coin qu’Anna connaissait bien, excentré et si tranquille, son terrain de jeux préféré quand elle était petite. On y croisait des chevreuils et des sangliers parfois.

Elles étaient arrivées maintenant, et penchées vers le sol, concentrées et armées de bâtons, faisaient rouler de grosses bogues pour libérer les châtaignes luisantes et dodues. Au bout d’un moment Anna estima que la récolte était suffisante et se retourna pour dire à sa nièce qu’elles allaient continuer vers le petit étang, mais ne vit personne. Elle regarda un peu partout autour d’elle et commença à l’appeler, puis à crier plus fort. Où était passée cette enfant stupide et pourquoi ne répondait-elle pas ? Elle allait lui flanquer une bonne trempe…

Anna l’entendit soudain. La voix venait d’un peu plus loin sur la gauche, elle savait exactement d’où, et se dirigea vers l’entrée de ce qu’elle appelait « la petite grotte », en réalité un trou profond, peut-être un souterrain qui datait du siècle dernier, jamais rebouché, et qui lui faisait toujours un peu peur. Elle se rapprocha de l’entrée, appela encore, se tint sur le rebord moussu, penchée pour scruter les ténèbres en appelant Zoé, et se sentit soudain tomber tandis qu’une pierre roulait plus bas. L’avait-on poussée ou avait-elle glissé ? Elle atterrit brutalement sur le sol mouillé quelques mètres plus bas, sentant aussitôt une douleur violente dans le dos. Impossible de se relever ou de bouger. Elle se maudit d’être dans cette position, ne sachant que faire, elle n’avait pas son téléphone. Anna n’arrivait plus à crier, la douleur augmentait, vive et ondulante, sans doute des côtes cassées, sa respiration était difficile. « Tata ? » la petite l’appelait d’en haut, enfin. Elle lui intima péniblement l’ordre de rentrer à la maison par le chemin qu’elle connaissait, d’aller chez les voisins, de leur dire de vite alerter les pompiers, elle avait très mal et très froid dans ce trou humide, est-ce qu’elle comprenait ? La petite voix aigre qu’elle détestait lui répondit : « Tu penses que je peux être utile maintenant ? ». Et Zoé partit sans se retourner, sourde aux appels qui devenaient de plus en plus faibles.

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