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Les bottines de Yaya




Lorsqu’elle s’aperçut de sa maladresse, Mathilde fulmina contre elle-même car elle sut, d’emblée, qu’elle avait gâché la matinée de sa très chère Yaya. Comment avait-elle pu se montrer aussi grossière en proposant à son arrière-grand-mère de lui lacer ses souliers ? 

« Attends Yaya, je vais t’attacher tes bottines. »

Mathilde se serait giflée. Elle savait bien que Grand-mère Yaya n’avait rien d’une impotente et se débrouillait seule pour tous les actes de la vie quotidienne. Yaya n’avait pas bronché, faisant mine de ne pas avoir entendu la proposition de la jeune femme. Son visage s’était légèrement rembruni comme à chaque fois qu’elle se sentait blessée de ne pouvoir suivre le tempo de la vie devenu trop rapide.

Grand-mère Yaya allait sur ses quatre-vingt-douze ans. A peine plus haute et aussi menue qu’une enfant de onze ans, elle flottait dans des habits intemporels ornés de dentelles. Ses joues roses, qu’elle poudrait plusieurs fois par jour, et ses yeux bleu pastel qu’elle tenait souvent écarquillés tant la vie moderne semblait l’étonner, contrastaient avec la pâleur de son teint. Mathilde trouvait que Yaya ressemblait à une poupée de porcelaine.

Avec infiniment de précaution et d’élégance, telle une ballerine filmée au ralenti, Yaya avait posé, l’un après l’autre, ses pieds chaussés de ses éternelles bottines de cuir noir à lacets sur une chaise basse. Maîtrisant le tremblement incessant de ses doigts maigres et noueux, elle avait formé deux doubles nœuds sur chacun de ses souliers et son visage rayonnait de cette minuscule victoire gagnée sur l’inexorable marche du temps. 

Depuis l’enfance, Mathilde avait pris l’habitude de l’accompagner chaque mois au cimetière. Quand elle n’était encore qu’une toute petite fille, elle devait courir derrière Yaya pour ne pas risquer de la perdre dans le dédale des allées, surtout lorsqu’elles devaient traverser l’espace des enfants car Yaya accélérait son pas devant les petites tombes blanches. Désormais, c’était Mathilde qui devait ralentir son allure lors des balades au milieu des défunts.


Pour se rendre au cimetière, depuis qu’elle avait obtenu son permis, Mathilde préférait prendre sa voiture plutôt que le bus. Au début, Yaya avait bien protesté. N’effectuait-elle pas seule ce parcours sans difficultés depuis quinze ans ? Il lui arrivait même de resquiller mais ça, elle n’ en parlait pas à Mathilde.


Le trajet, comme à l’accoutumée, fut joyeux car Yaya croyait au Ciel où elle retrouverait un jour tous ceux qu’elle avait aimés.


Elles franchirent l’imposant portail du cimetière qui s’ouvrait sur un immense parc planté de tilleuls et de marronniers.


Elles s’engagèrent à petits pas sur un étroit sentier boisé, Mathilde derrière Yaya. Leurs pas faisaient bruisser des feuilles rousses et racornies. Elles débouchèrent sur un trou de verdure tendre et lumineux sur lequel s’éparpillaient quelques stèles, aussi gracieusement disposées que les pierres d’un jardin japonais. Des gazouillis se firent entendre. Yaya, essoufflée, s’assit sur un banc de pierres en rabattant sur ses jambes les pans de son manteau. La vieille dame désigna une curieuse sculpture grise qui contenait une sorte de borne d’orientation. Elle demanda à la jeune femme de taper le nom de l’arrière-grand-père avec le petit air mutin qu’elle prenait souvent quand son entourage ne saisissait pas, d’emblée, ses exigences. « Voyons, tu sais bien que je ne me rappelle plus de rien ! »
Mathilde se soumit au rituel. Elle lut à voix haute le parcours d’accès jusqu’à la sépulture indiqué par le dispositif. Elles poursuivirent leur lente promenade dans les allées du parc où des oiseaux pépiaient, cachés dans les arbres dénudés. Yaya se dégagea de la jeune femme cramponnée à ses manches. Le vent frisquet avait rosi ses joues et, les yeux pétillants, elle déclara : « c’est là, je me souviens  ! »

Parvenue devant le tombeau familial, grand-mère Yaya sortit un chiffon de son cabas et, tout en entamant le récit des derniers évènements de sa vie, épousseta la dalle. Lorsqu’elle s’empara de la photo d’un beau vieillard à la chevelure de neige, Mathilde s’éloigna car elle savait que sa bisaïeule avait besoin de rester seule avec l’arrière grand-père.

« Mon pauvre Nono, j’ai quelque chose d’important à te confier : je vois bien que ça l’énerve, la petite, que je mette tout ce temps pour lacer mes bottines. Tu crois que je vais pouvoir en trouver avec des fermetures éclair ? »

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