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Les femmes de ma vie 


« Et tu continues d’écrire comme si rien ne s’était passé ? »

Surpris, je me détourne de mon ordinateur : une superbe femme blonde se tient derrière moi, raide comme la justice ! Comment est-elle entrée ?  

« Ne dis pas surtout, que tu ne me reconnais pas, ce serait un comble ! »

Je scrute son visage, un beau visage de femme qui a vécu, aimé, souffert, un beau visage de femme vieillissante.  Je fouille avec fébrilité dans mes souvenirs et …

« Bien sûr que je te reconnais, Fanny ! Mais, je te croyais… 

-   Tu me croyais en prison ? Tu pensais que j’étais encore à la prison où tu m’as fait jeter sans la moindre hésitation !

- Tout de même, Fanny, tu as empoisonné ton mari !

- Et à qui la faute ? C’est toi qui m’avais donné l’intime conviction que c’était un monstre sous ses apparences de mari modèle et qu’il allait me tuer en m’apportant la tisane calmante de tous les soirs ! Tu es le seul responsable de mon acte ! Je ne pourrai jamais te pardonner ! Moi, pauvre sotte, je croyais que tu m’aimais !

- Je t’ai aimée, Fanny, et nous avons passé de merveilleux moments ensemble, mais tout doit avoir une fin et…

- Et tu ne savais pas comment te débarrasser de moi, c’est ça ?  Tu as su te rendre indispensable dans ma vie, mais, peu à peu, insidieusement, tu as changé : tu t’es servi de moi, tu n’as songé qu’à ta réussite littéraire ! Quel effondrement pour moi ! Je n’avais pas compris alors, que j’étais ta créature, et que tu croyais avoir le don de vie et de mort sur moi ! »

Je frémis : est-il possible que j’ai poussé au crime, cette femme avec laquelle j’ai passé des heures si passionnantes ? 

-  « Responsable, d’accord, mais pas coupable, je ne savais pas à l’avance que cette histoire se terminerait aussi mal !

- Menteur ! Tu adores les fins tragiques des romans d’amour, et tu le sais bien ! Tout est de ta faute ! Je pensais que notre histoire allait durer toujours ! 

-  Qu’espérais-tu ? Un roman d’amour à épisodes sans doute ! Tu rêves ! Cet homme-là n’en est pas capable !»

Le mépris du ton de la nouvelle venue me fustige ! Je l’ai tout de suite reconnue avant même de la voir : c’est Anne, ma petite paysanne. Je n’avais jamais pensé avoir une relation avec elle, mais elle s’était imposée à moi. Elle avait pris trop d’importance dans cette histoire !  Nous partagions des nuits entières à nous colleter : je ne pouvais pas me détacher d’elle !  Elle était si différente de mes fréquentations habituelles ! Je l’écoute, le cœur serré.

« Tu t’es joué de moi ! Tu t’es amusé à corriger mon langage populaire, tu m’as appris à m’habiller comme une dame, et tu parlais si bien ! Nos longues conversations ont été une découverte pour moi, avant de devenir un besoin. Dans le milieu d’où je viens, on ne se confie pas ! Pas de fous-rires, pas de discussions, pas de mots affectueux, mais des plaintes, des pleurs, des cris, des disputes dans la pauvre ferme isolée de mes parents !  Quand tu m’as abandonnée, je ne savais plus qui j’étais, je ne savais plus où aller ! Et j’ai sauté de quatrième étage, pour ne plus souffrir. Belle chute, hein pour ta nouvelle, lance -t-elle avec colère et mépris. J’espère qu’elle a eu le premier prix ? 

- Ma petite Anne, reconnais que c’est toi qui t’es imposée ! Au début, je ne m’intéressais pas à toi ! Tu ne devais avoir qu’un rôle secondaire au départ, et tu es devenue Celle qui obsédait mes nuits !»

Irrité, je prends conscience que je plaide ma cause comme un petit garçon accusé à tort.  De quel droit de telles créatures viennent-elles m’importuner ?

Des cris d’indignation fusent autour de moi et j’avoue que je ne suis pas très fier !

- « Il ne respecte rien ! Il n’a même pas respecté mes cheveux blancs !»

Mon Dieu ! Je l’avais oubliée, celle-là ! Je murmure : « La vieille femme sur une balançoire ! »

- Ah ! Tu me reconnais, gredin ! Pourquoi avoir voulu me faire entrer dans une maison de retraite ? Je me suis rebiffée pourtant ! C’est vrai que j’étais percluse de rhumatismes mais de là à aller dans ce genre d’établissement ! Tu m’as privée de ma liberté individuelle, et j’ai vécu ton choix comme une punition, comme une pénitence éternelle pour une faute que je n’avais pas commise. L’exilé survit à son tourment parce qu’il espère le retour. Pour moi, il n’y a pas de retour possible ! Je suis une femme déracinée qui vit son exil comme l’annonce de la mort ! »

             Repentant, je veux m’excuser, auprès de ces femmes que j’ai manipulées. Trop tard, elles se sont enfuies ! Je me retrouve seul, devant mon ordinateur : toutes mes pauvres héroïnes en papier ont disparu, me laissant un arrière-goût d’amertume.






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