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 Les jumelles     

 

Notre idylle avait duré le temps d’augmenter la population de la vallée avec des jumelles. Une mignonne et vive, Lola. Une autre, moins jolie et atone, Manon.

Le temps passait. Ma femme me supportait de moins en moins ; je mangeais trop, j’étais égoïste, mon sens de l’humour était incompréhensible, etc. Les jumelles poussaient. Manon embellissait. Elle ressemblait de plus en plus à sa sœur. À 14 ans, elle devint jolie. Comme Lola. Impossible de les distinguer. Le problème, c’est qu’elle restait apathique. Au collège, elle suivait laborieusement. Lola était brillante, mais en rébellion permanente. Que l’on ne se méprenne pas, il est possible que je ne sois pas un père idéal, mais j’aimais mes filles, Manon aussi. Je ne les comprenais pas. C’est différent.

Un jour, alors que je recevais une habitante de la vallée à qui j’expliquais que l’on pouvait être très enrhumé sans couver une nécrose du foie, du pancréas, ou une tumeur dans les neurones, mon téléphone gouglouta. Le numéro de ma femme s’affichait. Ce qui était rare.

— Allô ?

—  Je te quitte. Je suis déjà partie. J’ai un boulot en ville.

— Quoi ? Tu plaisantes ? C’est pas très drôle.

— Non. Je ne plaisante pas.

Je tremblais, je ne parvenais plus à moduler le ton de ma voix, je ne parlais pas, je chantais comme un castrat. 

— Bon, c’est ta décision… Tu prends les jumelles ? On verra plus tard, comment s’organiser, dis-je. 

— Je n’en prends qu’une. 

— Mais… mais… Laquelle tu voudrais ? m’entendis-je interroger d’une voix maintenant de baryton grave. 

On aurait dit deux marchands de tapis. Je me demandais si elle allait réclamer une ristourne pour prendre les deux. Ou me proposer un prix pour que je les garde.

— Celle que tu n’aimes pas, dit ma femme sur le ton de la conversation courante, comme si on devisait sur la couleur d’une voiture ou d’une chemise.

Je raccrochai. À la fois ulcéré et peiné. Je congédiai rapidement la patiente. Elle récrimina, mais je ne l’écoutai pas.

Le soir, chez nous, Lola sortit de sa chambre, un casque sur les oreilles et me surprit en train de déchiqueter le canapé, avec un grand couteau dans une main et la bouteille de porto dans l’autre. Je buvais des rasades au goulot. Elle regagna sa tanière sans broncher. Je la reconnaissais à peine, Lola était maquillée comme une pute, et sa jupe au ras des fesses laissait apparaître au gré de déhanchements saccadés, une culotte bleue. C’était la première fois que je la voyais ainsi attifée et fardée.

En quelques jours, Lola se métamorphosa. Maquillage quotidien avec des cils englués de mascara, si longs et si épais, qu’un hibou aurait pu s’y percher. Ses jupes raccourcirent, les baskets disparurent au profit de godasses avec 10 centimètres de talons et rouges. Ainsi juchée, elle trimballait ses jambes fines en se dandinant. Le matin, je ne savais plus si elle partait pour le collège ou si elle allait tapiner derrière l’église ou dans la pampa. J’étais perdu.

Je ne savais comment réagir. Alors, je ne disais rien. Elle non plus. Nos repas étaient sinistres.

La direction du collège me convoqua. Une femme engoncée dans un strict tailleur beige me reçut.

— Lola a 14 ans, asséna-t-elle d’emblée. Et à 14 ans, on ne s’habille pas comme ça. On ne se maquille pas comme ça. On ne se trémousse pas devant les garçons comme ça.

Ah bon ? Lola se trémoussait même au collège ?

— Avant Lola était une très bonne élève, reprit la dame. Maintenant, elle est médiocre. Expliquez-vous.

Sans mot dire, je filai, laissant en plan la matonne qui s’égosillait : « Monsieur, je vous parle. »

Chez moi, je découvris Lola vautrée sur le tapis, en mini short. Elle se leva, l’air provocant, mais calme. Elle portait un débardeur qui ne masquait presque rien de ses petits seins pointus, entre lesquels s’étalait un tatouage. Je reconnus une chauve-souris. Épouvanté, je continuais à la passer au scanner, heu… à l’examiner d’un bout à l’autre, sans oublier le nombril à l’air. Encore un truc accroché, une clé ou un tournevis. J’avais peur.   

— Lola ! hurlai-je. Il faut qu’on parle.

— Tu n’aimes pas mon look ? demanda-t-elle, narquoise. Alors c’est que tu ne m’aimes pas non plus.

Je mourais d’envie de la gifler, mais j’ai seulement balbutié :

— Si, je t’aime.

— Non ! Tu n’aimes pas tes filles. Je pars ce soir, maman m’attend dehors.

Elle fila dans sa chambre, revint quelques minutes plus tard habillée normalement, avec son sac de voyage. Elle se dirigea vers la porte et lança :

— Tu ne nous aimes pas. Tu ne nous connais même pas. J’ai juste oublié de te dire un truc. Je ne m’appelle pas Lola. Je m’appelle Manon.

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