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Les retrouvailles


La rue était vide à cette heure. Seuls le bruit de ses talons et le roulement de sa valise sur le bitume détrempé résonnaient entre les immeubles. Elle marchait vite, traînant derrière elle son petit bagage, bruyant, et son chagrin, immense. Elle avançait sous la pluie, laissant l’eau couler sur ses traits tirés. Elle laissait faire le ciel qui pleurait à sa place. Ses larmes avaient trouvé refuge quelque part entre ses poumons, dans cet organe devenu trop lourd, gonflé et encombrant. Voilà ce qu’il restait de cette nuit étrange : un cœur noyé et un corps tendu.


Elle était pourtant partie légère la veille, la joie aux lèvres, excitée comme une lycéenne à son premier rendez-vous. Elle avait pris ce train comme elle avait pris la route à l’âge de vingt ans pour le rejoindre au pied levé dans un petit hôtel de Bourgogne. Mais tout était différent. Elle avait vieilli, mûri, changé. Son corps s’était enrobé, des rides joyeuses encadraient son regard. Elle avait fait un mariage heureux. La maternité et l’amour éperdu qui l’accompagne l’avaient transformée. Depuis près de vingt-deux ans elle regardait pousser sa fille en goûtant chaque seconde de cette vie dont elle mesurait la chance.


Et puis elle avait pris ce train. Euphorique de retrouver cet ami de longue date, cet ancien amant qu’elle n’avait pas vu depuis des années. Profitant d’un déplacement professionnel à Dijon, elle allait à sa rencontre le temps d’une brève soirée de retrouvailles. Elle partait aussi sûre d’elle que du cadre qu’elle avait posé : elle venait en amie. Il ne se passerait rien entre eux. Tout était clair.

Le train entra en gare. Son cœur semblait vouloir quitter ses gonds. Elle descendit, savourant ces secondes qui précèdent l’instant attendu. Il arriva par surprise derrière elle, un sourire inondant son visage. Solaire, comme toujours. C’était bien lui : charismatique et séduisant malgré son front dégarni. L’affectueuse accolade qu’ils échangèrent la propulsa brutalement dans son corps de jeune fille. Tout était inscrit en elle : son odeur,  sa voix, sa peau. Ils ne s’étaient jamais quittés. Le sol se déroba sous ses pieds. 


Quelques heures plus tard, attablés dans un bon restaurant, les vieux amants firent le tour des questions sans réponses ; relirent l’histoire à l’envers ; libérèrent certains non-dits. Finirent par réaliser qu’ils étaient bien plus que ce qu’ils avaient cru si longtemps. Elle faisait face pour la première fois, à la sensibilité de cet homme, maladroite et sincère. Il y avait tant à dire, tellement à rattraper. Le temps leur échappait. Elle sentait combien les années avaient fait tomber les masques. Ils n’étaient plus des enfants qui se cherchent. Ils étaient là, l’un en face de l’autre, dans leur vérité simple et crue. Pour la première fois. 

Elle avait toujours pensé que la vie aurait raison de certains émois. Qu’il était normal de ne plus être convoitée, à son âge. Qu’il était irrémédiable de ne plus être l’objet du désir de quiconque, si ce n’était de celui de son mari qui, de temps en temps, l’aimait par tendresse ou par habitude. Elle avait renoncé à l’appel du large et aux ailleurs  incertains. Elle avait capitulé sous le poids des ans. Elle était mère et épouse, cela lui suffisait. 

Presque trente ans plus tôt elle avait pris le large, sentant que cet homme ne serait pas en mesure de répondre aux sentiments qu’elle s’efforçait de brider. Il avait, quand à lui, construit sa vie quelques année plus tard, fondant famille avec une femme dont il s’était rapidement séparé.

Ils avaient gardé le contact, de loin en loin. L’intensité de leurs échanges comme l’ardeur de leurs ébats ne les avaient pourtant jamais vraiment quittés. Ils reposaient là, tapis dans l’ombre bien sagement, jusqu’à ce que cette rencontre vienne tout bousculer avec une violence inattendue.

Ils refirent le monde jusqu’à la fermeture. Leurs mains s’étaient effleurées. Du bout des doigts. Il lui sembla que sa peau n’avait jamais vibré aussi fort. Le couvercle venait de sauter mettant à jour, à sa plus grande stupeur, trois décennies de sentiments refoulés, anesthésiés. Et finalement réciproques. Cet  indéfinissable en eux n’était sans doute rien d’autre qu’une forme d’amour qui ne dit pas son nom.


La fin de cette nuit bouleversante arriva bien trop vite. Le matin se traînait depuis dans une atmosphère teintée de regrets et de chagrin. Ils avaient marché longtemps sous les réverbères. Avaient parlé, encore. Puis la nuit les avait séparés dans un déchirement silencieux. 

Ils n’avaient pas franchi la ligne blanche. Mais ce désir vertigineux qui tenaillait ses entrailles, lui racontait, maintenant, une toute autre histoire…



 

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