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Les Ritals


Marie-Françoise Roger


 

Sur le drap blanc tiré, replié, repassé, si blanc le drap qu’elle se disait que cela ne pouvait pas être vrai, sur le drap blanc comme une page vide, ses mains.

De longs doigts aux phalanges inertes. Deux mains posées l’une sur l’autre. Elle aurait voulu qu’elles se croisent, ces mains, doigts entrelacés dans le geste de la prière, mais elle y avait renoncé. A quoi bon ? Le dos de la main droite formait un angle avec les doigts qui retombaient sur le drap tendu, immaculé. Les mains immobiles n’empoignaient plus comme autrefois la pioche ni le râteau, ne tiraient plus les lourdes brouettes d’argile.

Elle était née, comme lui, dans les montagnes du Piémont, là où la neige l’hiver écrase les toits de lauses avant de tomber en mottes épaisses sur le terre-plein, obturant l’entrée du chalet, obligeant les hommes à se saisir de la pelle, à déblayer, racler, sabler le sol pour ne pas être enfermés, prisonniers de la montagne, dans une maison de pierre et de bois, obscurcie par la fumée de l’âtre. Près du foyer où, toute la journée, mijotait une marmite au cul noir de suie, des femmes en tablier sombre, un fichu serré sur la tête, retournaient les fromages qu’elles avaient moulés l’été avec le lait de l’alpage, pétrissaient la pâte qu’elles découpaient en fines lanières pour le repas du soir, battaient la crème et la tassaient dans les moules de bois que l’aïeul avait sculptés de fleurs sauvages, et l’empreinte se gravait dans le beurre frais.

Elle ne savait pas, lui aussi l’avait ignoré, qu’il existât un pays plat où les vignes s’étendaient en lignes serrées, taillées avec un soin qu’ils n’avaient jamais vu. Ils ne pouvaient pas savoir, eux qui n’avaient connu que la jarre de vin rouge posée sur le buffet qu’ici le vin était d’or et pétillait et donnait fortune et prospérité à ceux qui le produisaient. Ils savaient seulement qu’on avait besoin d’eux, les Ritals, dans le pays plat, pour tailler la vigne, récolter le raisin, le dos cassé entre les rangées de grappes, et que, à la fin des vendanges, on leur demanderait encore de descendre dans les mines d’argile à Villenauxe où la terre est épaisse et rouge. Là, loin des montagnes du Piémont, il faudrait ahaner dans des trous visqueux où le froid use les corps, où la pluie d’hiver fait vaciller les parois, glisser le pas des hommes, déraper la main qui fouille et creuse toujours plus profond. Là, son homme était tombé, se rompant les os, tandis qu’elle travaillait chez Richomme, une propriété si grande – elle ne savait pas que ça pouvait exister – au-dessus d’une cave immense où les fûts étaient alignés dans la pénombre.

Elle regardait le drap blanc, muette, et croyait entendre la voix de son homme, son accent plein de soleil. Elle était habituée à les voir danser, ces longues mains osseuses, quand il parlait. Voix et mains s’accordaient si bien, se répandaient, se répondaient, occupant tout l’espace. Elle avait cru qu’elles savaient tout, ces mains habiles au travail, qu’elles seraient toujours là pour montrer la route à suivre, qu’elles protégeraient au creux de leurs paumes les secrets qui les liaient. Elle n’arrivait pas à croire à ce silence, à tout ce blanc, à tout ce vide.

Elle attendait. Elle savait ce qui allait se passer. Tout le village autour d’elle au bord de la tombe, et puis les longues journées, les enfants qu’il faudrait nourrir, et le travail chez Richomme, lessiver à grande eau le sol, nettoyer les bouteilles, laver le linge, préparer le repas des saisonniers.

Ce qu’elle n’avait pas prévu, c’était ce tremblement. Elle avait froid, si froid en ce matin de janvier. Sa peau frissonnait. Son corps se recroquevillait, son visage devenait gris et terne. Ses mains, ses bras, ses jambes tremblaient. Tout en elle perdait pied. Elle se retenait au chambranle de la porte. Et le froid toujours. Elle avait pourtant mis son manteau en attendant le départ. Serré son écharpe autour du cou. Rien n’y faisait. Sa peau prenait la couleur du mur. Elle se sentait nue, exposée au vent mauvais, gelée, seule.

Dans la rue un chant s’était élevé qu’elle hésitait à reconnaître. Elle tendait l’oreille. Cela enflait, emplissait tout l’espace. C’était l’air que son homme aimait fredonner en travaillant, une vieille romance du Piémont, qu’ils étaient venus chanter ensemble devant sa porte, eux, les Ritals de la mine et des vignes, venus de tous les villages des environs. Elle écoutait. Elle se redressait. Elle ne tremblait plus.

Sur le lit aux draps blancs tendus, les mains avaient glissé, s’étaient ouvertes, paumes offertes vers elle qui les regardait.

 

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