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Elise Gilliot

 

Madame serait-elle un peu voyante?

 

Un homme dans la ville assis sur un muret à cheval entre le parc et la rue. Il ne fait rien. À part peut-être observer les flux et reflux de la rue. Il rêvasse en attendant un événement. Il n'attend pas vraiment d'ailleurs, il se contente de regarder passer le temps comme il regarde passer les gens.

Arrive une femme à vélo, elle est pressée mais pas non plus en retard. Il attire son attention, planté là sur le bas côté. Leurs regards se croisent, longuement. Ils ne se sourient pas. La femme s’arrête de pédaler mais l'inertie du mouvement suffit à faire avancer le vélo.

Mécaniquement, elle finit par le dépasser ; leurs regards se séparent.

En reste une impression diffuse. Rien de suffisant pour la faire rebrousser chemin, ou pour le faire se lever courir à sa poursuite.

Ils se retrouvent plus tard dans un bar du quartier. Eux qui ne s’étaient jusque là jamais croisés. L'homme rêvasse toujours, la femme n'est plus pressée. Par la force des choses ils se mettent à parler.

- Je ne devrais sans doute pas dire ça mais il y a quelque chose chez toi qui me plaît.

L'homme ne répond pas.

- Une mollesse dans le bas du visage, qui le rend un peu pâteux, un air de je m’en foutisme adoubé d'un regard perçant. Ce qui est étrangement séduisant, ça te donne une impression de clairvoyance. Et de sincérité.

Touché, il esquisse un sourire. Il se résout même à sortir de son attente, à mettre de côté la léthargie qui l'a dominé tout au long de cette journée.

               - Mou, sincère et clairvoyant. Tout à fait moi. Belle analyse. Madame serait-elle un peu voyante?

            - Je dirais plutôt rapide dans mes jugements. Certains appellent cela l'intuition.            

Elle a dit cela sur le ton de la blague, avec un léger air de bravade. Mais la voilà maintenant qui perd sa belle contenance et hésite à poursuivre. Elle commence une phrase, s'arrête. Il ne dit rien : elle se lance.

            - Mais puisque tu demandes, je tire les cartes. Le tarot. Mais je ne me suis jamais cru capable de lire l’avenir.

Ses yeux pétillent, il est définitivement sorti de son hibernation mentale.

            - Moi non plus jusqu’à aujourd’hui, mais là, j'ai une drôle d'impression.

Un temps. C'est son tour à elle de le laisser prendre des risques, s’ouvrir.

            - Comme si je savais déjà qu'on allait tomber amoureux. C'est absurde n'est-ce pas. Et peut-être présomptueux. Mais il n'empêche que je l'ai su  en un instant. Tout à l'heure quand tu étais sur ton vélo et...

            - Oui, moi aussi.       

Encore une hésitation, mais cette fois ils sont lancés, elle ne peut plus se contenter de demi-vérités.

            - Mais chez moi c'est un peu teinté. Je suis d'accord sur le fait qu'on va tomber amoureux, mais je sens aussi que tu vas m'énerver, que je vais finir par te trouver insupportable et me barrer.

 

Silence. Elle reprend :

            - Pour être honnête, je ne suis même pas sûre duquel de nous deux va souffrir. Simplement, je suis persuadée qu'il y aura de la souffrance.

Coulé. Il encaisse. Et tire les conclusions 

            - On n'y va pas alors? Il est encore temps ; je peux me lever maintenant et partir. On peut faire comme s'il ne s'était rien passé, on ne s'est pas croisés, on ne s'est pas vu, chacun rentre chez soi.          

                 - Mais enfin, pourquoi on ferait cela?

            - Et bien pour nous éviter cette souffrance. Tu viens de le dire, cette histoire est vouée à l'échec. Pourquoi se lancer si on connaît la fin?

                - Mais c'est tout à fait absurde. C'est comme si tu me disais qu'il vaut     mieux ne pas vivre parce qu'on connaît déjà la fin. Non, ça ne marche pas comme ça. On vit, et puis on meurt. Nous on se rencontre, on va se         découvrir, et oui, on va souffrir, et puis même se séparer, mais l'important c'est qu'on se sera aimés.

Ils se taisent. Le jeu est fini, ils en ont tous les deux conscience.

            - Alors comme ça, tu savais?

Il la regarde avec intensité. Elle sourit, sans qu'on ne sache dire si c'est de la repentance ou de la satisfaction qui l'habite. Elle ne répond pas, elle a déjà répondu.

            - Tu sais, c’est bien beau de se dire tout cela maintenant, mais j'aurais vraiment préféré qu'on ait cette conversation il y a deux ans.

La même table, le même bar. Comme s'il était possible de tout recommencer. En étant parfaitement sincères cette fois. Ils se remémorent tous deux la conversation qu'ils avaient eu à la place le jour de leur rencontre, timide, inaboutie. Deux inconnus qui s'abordent sans savoir s'y prendre et n'échangent que des banalités. Ils n'avaient rien dit et s'étaient tout dit. Enfin, presque.

            - Au moins j'aurais été prévenu.

            - C'est sûr.

Un temps, toujours ce sourire.

            - Mais tant que je ne l'avais pas dit, il y avait encore une chance que je me sois trompée.

 

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