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 Troisième prix

Jean-Marie Cuvilliez


Mémoire de chêne


Au petit matin le vent d’ouest a coulé des collines et lentement Anselme s’est tourné vers le hameau des Bornes. Il porte son habit de velours, le noir, celui de ses noces. La poche de sa veste, déchirée, fait comme une oreille sur le pan du vêtement. Il a appuyé son bâton sur mon tronc et déposé son chapeau sur la mousse.

D’ici, à travers la trouée, on voit sa ferme, la grange au mur fendu, son champ en friche. C’est dimanche les bucherons ne viendront pas cogner, faire crisser leurs scies, élargir la saignée, haranguer les chevaux de trait, charger des bois d’étais pour la mine ; alors tout est calme. On entend seulement les heures au clocher et le meuglement des vaches d’Anselme qui n’ont pas été traites et qui se pressent derrière la clôture, le pis lourd et douloureux.

Hier, c’était la Saint Jean. Ceux du Villard sont montés jusqu’au Pré. Ils ont déchargé la carriole, installé les anciens dans mon ombrage car le soleil était encore haut. Ils leur ont donné les petits à garder et sont entrés dans le bois en emportant des toiles pour ramener le bois mort.

Les hommes avec les hommes, les femmes avec les femmes, sauf le Gustin et sa Clémence partis de leur côté. Eux étaient arrivés par la crête tôt dans l’après midi et s’étaient aimés sous mes branches. La Clémence est une fille du bourg ; elle travaille à la filature. Depuis un an elle presse Gustin de quitter la ferme. Elle dit que son cousin peut le faire embaucher à la mine, que c’est payé quatre francs par jour, qu’ils pourraient habiter la maison de sa tante. Elle dit que ce serait mieux pour l’enfant qu’elle attend. Elle dit qu’elle l’aime. Alors Gustin, tantôt, a promis. Les gosses déjà revenaient en traînant des fardeaux. Les plus jeunes, derrière, dans la trace, ramassaient les branchettes. Les autres sont arrivés suants, courbés sous les ramasses. Quand le tas a atteint la hauteur d’un homme ils se sont assis pour boire et manger. On a découvert les paniers, sorti les tourtes, les saucisses, les pélardons et les croquants au miel. Certains se sont assis dos à dos pour la commodité. On a fait passer le vin. La clique à joué. Des gosses sont montés dans mes branches. L’instituteur à distribué des paroles de chansons imprimées sur des feuillets. Et ça chantait, et ça gueulait, et tous allaient bon train, les vieux, les vieilles et les marmots, les gars et les filles, les fermiers, les journaliers, tous s’égosillaient. Ils ont ri ; ils ont mangé encore, bu, puis dansé sur l’accordéon. Ils ont sorti la gnole. Ils ont tiré à la corde, joué aux quilles, à la manille, aux dés. Ceux qui ne jouaient pas ronflaient dans les bosquets ou s’ébattaient dans l’herbe. A la nuit qui venait le pompier a mis le feu au bucher.

Quand les flammes ont éloigné les plus hardis de plusieurs pas Gustin a dit à son père qu’il ne reprendrait pas la ferme. Il le lui a dit devant le maire. Il l’avait gueulé à la cantonade pour que tout le monde entende, en balançant son bras par-dessus son épaule, le visage déformé par l’alcool et la rage,

− Tu peux te la garder ta ferme et le castenet avec!

Sur les couvertures les vieilles avaient fait des signes connus d’elles seules. Anselme s’était détourné mais son fils l’avait retenu, avait agrippé la veste de velours, tiré en arrière. La poche s’était déchirée, vilainement, dévoilant un mouchoir. Alors Anselme s’était planté droit devant son fils, blanc comme la crème. Sa main qui tremblait avait lâché le bâton à tête de lièvre et se dressait vers le ciel, doigt raidi, désignant les nues, puis son fils. Il l’avait maudit, avait craché. Il était ainsi resté, droit, jusqu’à ce que son fils s’éloigne, titubant. Anselme alors avait ramassé son bâton et, sans saluer, avait pris la sente qui menait à sa ferme. Les garçons avaient agité les tisons et des étoiles de feu étaient montées dans ma ramure en crépitant.

Le vent a pris un peu de nerf en passant sur les pierriers brûlants du ravin et Anselme, maintenant, oscille doucement. Anselme pèse si peu. Des aboiements montent du chemin creux, et des appels car on s’est inquiété. Anselme, aux premières lueurs, s’est pendu à ma branche basse.

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