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La métamorphose

 

 

C’est arrivé de la plus étrange façon. Une fois que Jacques, sous la lune, rentrait en pédalant comme un dératé, un grand papillon de nuit cogna contre sa paroi buccale. Dans sa bouche, affolé, battant des ailes, griffant les muqueuses, l’insecte le fit tomber dans le fossé. Mais au lieu de le recracher, sous le choc, il l’avala d’un trait. L’intrus glissa dans son œsophage et disparut au fond de son estomac. Jacques se releva d’un bond en se raclant la gorge, toussant, éructant, sans parvenir à recracher le corps étranger. Enfin, renonçant, il enfourcha son vélo et oublia l’incident.

Six jours plus tard, alors qu’il s’endormait, il ressentit une gêne dans l’abdomen. Soulevant les draps, considérant son ventre, il crut discerner une sorte de palpitation intérieure. En train d’aménager un nid, la bestiole tournait sur elle-même, toute à son affaire. Cherchant la position la plus confortable, les antennes chatouillant ses entrailles, les petites pattes griffues ripaient sa chair. Il palpa son ventre et y apposa le plat de la main. La chose, sous la pression, s’immobilisa.

Jacques, cette nuit, ne dormit presque pas. Il se leva le lendemain avec un lumbago, le cou raidi. Il préféra téléphoner qu’il ne viendrait pas travailler. Il occupait un petit emploi dans une librairie, aidant au rangement des livres, déballant les cartons et triant les étiquettes. Le libraire lui donna sa journée.

Les rideaux tirés, couché sur le dos, il ne bougea plus de son lit mais le soir venu, n’y tenant plus, il déambula de pièces en pièces. Il ne reconnaissait plus son logement. Il était plus petit, plus encombré de meubles, le plafond s’écrasait, les murs rétrécissaient.

Il laissa couler un mince filet d’eau dans la cuisine, penché au-dessus de l’évier. Le peu  qu’il tenta d’avaler, il le recracha aussitôt. Accablé, avec maintes difficultés, il endossa son manteau, ses bras ne trouvant plus les manches, et il s’engouffra dans la nuit.

Il habitait une maison à la sortie du bourg, sur la rue principale. Il l’enfila jusqu’à la place de la mairie sans rencontrer âme qui vive. Contre les marches du perron de l’édifice public, recroquevillé derrière la balustrade en pierre, il resta un temps indéfini, blotti dans sa pelisse.

Il dut s’endormir. Quand il rouvrit les yeux, il était à nouveau chez lui. Il eut juste la force d’appeler le libraire pour l’avertir qu’il s’absentait quelques temps pour raisons familiales. Et il se terra, replié dans un coin de la chambre, enveloppé dans un tapis.

Le libraire fit circuler la nouvelle. Réputé taciturne, peu sociable, personne ne s’étonna. On ne lui connaissait aucune relation. Dans le confinement de son abri, heure après heure, il se mua en chrysalide, son corps battant sous la cuirasse translucide comme une pompe au ralenti.

*

Il a conservé son emploi à la librairie. Le bouquiniste est encore le seul à l’accepter. Il s’est accommodé de cet étrange employé qui marche sur ses pattes grêles en laissant traîner des ailes amochées, poussiéreuses et velues, recouvert d’une sorte de cape afin de préserver les apparences. Ses antennes surtout effraient la clientèle. Maîtrisant mal ces organes, elles ont toujours tendance à brinqueballer au moindre mouvement. On reconnaît bien son visage, pas plus ravagé qu’après un cancer ou une grave maladie de peau mais il a pris un teint de suie et son regard exprime une pitié désespérante.

Pourtant, si le libraire a perdu nombre d’habitués, il s’est fait une raison. Il vend moins de romans sentimentaux et de best-seller, récits de complaisance et biographies de célébrités. Jacques a dû les remiser au grenier, lieu qu’il affectionne particulièrement. C’est là qu’il loge dorénavant. Le libraire l’aura pris sous son aile. Par contre la fréquentation a gagné en qualité. La petite librairie est devenu un véritable antre pour lecteurs éclairés. Bien sûr, en vitrine, parmi l’amoncellement de titres, le roman que l’on trouve en priorité, c’est la Métamorphose de Kafka. Il faut dire que lorsque Jacques l’extrait de la devanture de ses frêles pattes griffues, on a du mal à croire qu’il s’agit d’une fiction. D’ailleurs interrogez les gens du bourg. Vous en trouverez toujours un pour vous répondre, nommant le commis libraire : « Ah oui, la Métamorphose, le livre sur la vie de ce pauvre malheureux ! »

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