CONCOURS DE NOUVELLES 
Concours de nouvelles
Page d'accueilPlan du siteAjouter aux FavorisImprimerEnvoyer à un ami
 

Métro

Laurent Hyafil

 


- Mais, la maquette du grand Louvre n’était pas à cet endroit !

Cedric s’arrêta net, ébahi, alors qu’il allait emprunter le couloir de correspondance du quai de la ligne 1 vers la ligne 7 à la station de métro Louvre.

Il faut dire que Cedric était un parfait connaisseur du métro, dont il avait emprunté, dès le plus jeune âge tous les couloirs. Son père, excédé par plusieurs années de chômage, s’était résigné à terminer sa carrière comme joueur de scie musicale souterrain. Un véritable travail qui rapportait suffisamment pour laisser les pièces jaunes à ses homologues dépourvus de tout don musical. Et puis, au fil des ans, un véritable public d’afficionados, qui le retrouvait toujours au détour d’un croisement de couloirs.

Ainsi, pendant toute son adolescence, à ses temps disponibles, Cedric avait servi de découvreur. Il arpentait les couloirs du métropolitain pour identifier les zones qui pourraient rapporter plus à son père, par la sociologie et la densité des passants. Dure tâche au service d’un père exigeant qui l’amenait à des comptages sur plusieurs plages de plusieurs heures.

Cet investissement total dans la  reconversion de son père avait créé, entre eux un lien particulièrement étroit. Contribuer à sauver son ascendant à la dérive, quand on est encore adolescent, vous marque pour la vie.

Cet effort n’avait pas été vain, car Cedric venait d’obtenir brillamment un doctorat de sociologie. Cela ne l’exonérait pas de rendre visite fréquemment à son père, qui dépourvu pratiquement de toute retraite, continuait à faire vibrer inlassablement sa scie, dans les correspondances les plus fréquentées, et, malheureusement aussi, les plus ventées.

L’attachement de Cedric au métro parisien était indissociable de son lien filial. Il en connaissait mètre par mètre tous les couloirs pour voyageurs, mais aussi tous les tunnels pour trains. Quand il quittait une station il pouvait dire, à la seconde près, l’endroit où le métro freinerait ou accélèrerait. Il connaissait, sur chaque ligne la position des feux rouges. Quelque part il se sentait chez lui, ce qui n’était pas totalement étonnant, vu le lien développé dans son enfance. Plus encore, il avait  le sentiment que ce vaste réseau lui appartenait. Que l’on ne pourrait y toucher sans son accord. Il le maitrisait totalement et se plaisait à le faire connaitre.

Dès qu’il flairait le désarroi d’un voyageur, perdu dans ce vaste univers, il volait immédiatement à son secours, lui détaillant, avec force explications, le mode opératoire pour toucher au but. Il avait même appris le japonais pour faire face à l’afflux nouveau de ce type de touristes. Une de ses spécialités était le choix du wagon qui permettait de raccourcir les correspondances :

               - Sur la ligne 2, si vous changez vers la 3 à Villiers, montez dans le troisième wagon.

Il voulait tellement optimiser le parcours de son interlocuteur qu’il devenait confus voire incompréhensible. Et les choses ne s’amélioraient pas dans le temps. Il pensait que la complétude des détails créait la meilleure vérité. Sa thèse intitulée « La typologie du voyageur dans les couloirs du métro », contenait plus de 2 000 pages. Quelque part, le métro, un gigantesque labyrinthe, constitué d’une accumulation de spécificités, avait modelé sa pensée.

En ce dimanche d’hiver il se rendait à l’exposition sur les métros du futur qui se tenait à la porte de la Villette. Il y allait pour la troisième fois, et avait décidé de varier les parcours, pour rafraîchir ses connaissances. Venant de la porte de Saint-Ouen, il avait changé à Champs-Elysées Clémenceau, et arrivait à la station Louvre.

Il était dans le troisième wagon, et savait que la correspondance avec la ligne 12 se situait à la hauteur de la porte du milieu. Sortant du wagon, pratiquement les yeux fermés,  il se retrouve face à face avec la maquette du grand Louvre, encastrée dans le mur, comme nombre d’autres statues qui constituent le décor de cette station bien particulière. Le couloir de correspondance avait disparu !

Cedric était un homme de certitudes, surtout en qui concernait le métro. Le couloir de correspondance était bien là, en face de lui, et il attendrait le temps qu’il fallait pour le prendre.  Jamais il n’irait changer vers la ligne 12, en empruntant le couloir indiqué du bout du quai.  Il est des principes auxquels on ne dérange pas !

Tel Moïse attendant l’ouverture de la mer rouge, Cedric patientait.

A une heure du matin, il se laissa reconduire dehors, au moment de la fermeture de la station.

De ce jour Cedric refusa à jamais d’entrer dans le métro.

© 2014
Créer un site avec WebSelf