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Monsieur météo


Laurent Hyafil

 

 

Ca faisait longtemps que je l’attendais cette retraite ! Longtemps ? Je n’ai que cinquante-cinq ans ! Mais, au bout d’un mois, c’est tout juste s’il ne me manque pas, ce bercement continu du ballast, qui me tenait toute la nuit. Parce que moi, je contrôlais les billets uniquement la nuit. Comme je n’étais pas marié, cela me faisait des primes. Je dormais vaguement le matin, et, après le café. Le reste du temps, quand j’étais là, je jouais à la pétanque, sous les platanes, sur la place de la Mairie. Ah, ça, je ne l’aurais pas manquée la partie avec les collègues !

Maintenant, c’est la pétanque, tous les jours, toute l’après-midi. Sans limite. Les copains, le pastis, le soleil et la pétanque ! Je pourrais vivre comme cela pendant cent ans.

Les collègues, pour le départ, ils m’ont offert une belle télévision. Je n’en avais jamais eu. Je la regarde tous les jours entre trois heures et six heures du matin. J’avais tellement l’habitude d’être réveillé la nuit, que depuis des années, je ne dors pas.

Une nuit, alors que le vent s’était levé la veille au soir, je voulais savoir si ça allait durer. Je me mis à zapper, autant qu’il est possible de zapper, et je suis tombé sur une chaîne de télévision qui donnait tous les détails de la météorologie locale. Je l’ai regardée pendant trois heures. Cette chaîne est normalement payante. Elle est faite  pour les agriculteurs, et je l’ai captée gratuitement, par hasard. Pendant trois heures, c’est un peu toujours la même chose, mais tous ces anticyclones qui se déplacent et tous ces tourbillons qui virevoltent sur la carte, c’est vraiment fascinant. Je n’y comprenais pas grand-chose, mais j’adorais cela.

Quand j’ai dit aux collègues que le mistral allait tomber vers trois heures de l’après-midi, ils ont été soufflés. Ils n’avaient pas accès à cette chaîne.

La météo locale, c’est devenu mon truc. Je regarde la chaîne toute la nuit, mais je ne le dis pas aux collègues. Je leur mens, je leur fais croire que je m’intéresse m’exclusivement aux recettes de cuisine. « Des recettes, alors que tu ne manges que des pâtes ! » Ils m’ont pris pour un fada, mais ce n’est pas grave. Alors ils ne m’en parlèrent plus jamais de la télé.

De temps à autres, au milieu de la conversation, l’air de rien, j’insère à la façon d’un chuchotement : « Je me demande si on va pouvoir finir avant le pastis, parce que je sens une pluie forte vers 18h30 ! ». Quand l’averse arrive, ils me regardent, comme si j’étais beaucoup plus intelligent qu’eux. C’est ça qui est fort dans la météo, c’est qu’on peut toujours avoir raison d’avance.

La météo, ça me passionne vraiment, surtout les alertes. Il y en a de toutes les couleurs. Quand je sais qu’il y avait un risque important, je fais un peu le tour des voisins, et je leur donne des conseils, comme si, de rien n’était : « Vous devriez ne pas laisser les fenêtres ouvertes » ou « avec la pluie qui va tomber dans deux heures, n’étendez pas votre linge maintenant ».

En quelques mois, je suis devenu, dans le village, quelqu’un qui compte. Tous ceux qui veulent avoir une idée du temps se débrouillent pour me rencontrer et me questionner au détour de la conversation.  Ils m’offrent même un café ou un pastis. On essaye parfois de me soutirer les résultats du tiercé ou du loto, persuadé que je les connais, et que je ne veux pas les donner.

Le temps, c’est maintenant un peu moi. On ne m’appelle plus que « Monsieur Météo », une consécration. S’il fait beau on me sourit plus que s’il fait gris, comme si c’est grâce à moi.

Le problème c’est que le personnage de « Monsieur Météo », m’a envahi et étouffé. Je n’existe plus !

Dès que j’arrive, les collègues de la pétanque, arrêtent leurs discussions sur le foot et sur les filles pour parler du temps. Le coiffeur me questionne, pendant toute la coupe, sur l’évolution de la température. Le médecin même, m’a dit, en me croisant dans la rue : « Je ne me souviens pas de ton nom, je t’appelle « Météo » ».

Cela m’a achevé. J’ai pris la décision de tuer « Monsieur Météo ».

Un jour qu’ils ont annoncé l’alerte rouge, avec risque de pluies diluviennes et débordement de la rivière, j’ai monté un énorme mensonge. J’ai fait le tour du village pour annoncer le ciel bleu permanent ! Je ne raconte pas la catastrophe ! Aujourd’hui, même les collègues ne veulent plus jouer à la pétanque avec moi !

Alors, j’ai pris la télé qu’ils m’avaient donnée, et je l’ai posée au milieu du boulodrome. J’ai collé dessus un grand bandeau où il est inscrit : « La chaîne « Météo » est en grève ».

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