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Mont-Blanc


Laurent Hyafil

 

 

 

- Grégoire est parti en voyage 

- Où est-il allé ?

- Il est à Amsterdam, il revient demain soir, tard.

Me dit-elle avec un sourire malin qui avait quelque chose d’excitant.

Je la connaissais maintenant depuis deux mois et nous tournions l’un autour de l’autre sans bien savoir où en venir. Nous nous étions rencontrés dans une réunion de travail. Elle tenait certainement autant à son mari Grégoire que je tenais à ma femme Marie.

 

Je passais avec elle des instants exceptionnels, loin du stress de la vie quotidienne, autour d’une tasse de chocolat, car nous adorions le chocolat chaud.  Des moments exceptionnels parce que confinés dans mon jardin secret. Nous étions dans un de nos repaires favori, rue de Rivoli. Je savais que si j’insistais un tant soit peu, elle m’ouvrirait sans doute les clés de son intimité. J’étais obsédé par une idée. L’idée que je pourrais tromper Marie. Même s’il ne s’agissait que d’une passade, je n’arrivais pas à me concentrer. Cette pensée, j’essayais de toutes mes forces de l’effacer de mon cerveau. Elle y revenait avec  d’autant de virulence que Grégoire était absent.

- Amsterdam, c’est une jolie ville !

- J’espère qu’il aura le temps de voir les Van Gogh !

J’avais en tête ces quinze jours de brouille l’an dernier avec Marie. Nous ne nous parlions plus. J’avais failli me séparer. Prendre un studio à moi tout seul. Je n’allais quand même pas me venger de Marie. Cela n’aurait aucun sens. C’est avec Marie que je voulais faire ma vie. Ici nous n’étions ensemble que pour nous distraire de la rudesse de l’existence. Et si la distraction allait plus en avant ? Elle venait de prendre une grande cuillérée de crème Chantilly. J’avais du plaisir à être avec elle. Ce n’était pas seulement lié à la légèreté des pensées que nous nous échangions. Ce plaisir pouvait être aussi occasionnellement charnel. Par contre, il fallait circonvenir les fréquences, ne pas tomber dans le piège de l’habitude. Elle me paraissait passablement émoustillée. Probablement la perspective de la soirée.

- Il y a les Van Gogh, mais aussi les Vermeer !

- Les quelques Vermeer sont plutôt à La Haye.

Le bruit de la salle et la fumée m’empêchaient de me concentrer. Je n’arrivais pas à décider si une entorse à la fidélité aurait une réelle valeur de gravité. Je réfutais le caractère de vengeance. Je n’avais pas l’intention de goûter au lucre par esprit revanchard.

C’est au moment précis où je ressentis le goût du mont-blanc, ce gâteau sublimement bon, que je pensai à l’amant de Marie. C’était absurde, je l’avais oublié celui-là. Dans ce cas précis il ne s’agissait plus de vengeance, il s’agissait de procéder de façon symétrique. La vengeance consiste à exécuter une action en répression d’une autre. Mais si l’on exécute exactement la même action, on ne se venge plus, on copie, en quelque sorte.

- Oui, à Amsterdam, ce sont les Rembrandt !

Ainsi, puisque Marie avait eu pendant un temps un amant, je pouvais me sentir libre ce soir. D’ailleurs, depuis  le début, je la regardais d’un air amoureux, diaboliquement amoureux. Elle devait se rendre compte du désir qui montait en moi.

J’allais bientôt faire signe au garçon pour accélérer le mouvement vers la sortie, quand les détails de l’aventure de Marie me revinrent. Dans ma tête, je l’appelais « l’amant ». L’ « amant » avait pris de telles proportions que j’avais envisagé de quitter Marie. Je m’étais convaincu que je n’obtiendrais jamais de preuve et que ma conviction suffisait. Finalement, après quelques mois, je me suis demandé si l’ « amant » avait bien existé. Si ce n’était pas moi qui l’avais inventé pour satisfaire mes fantasmes.

- C’est rare que tu sois seule, comme cela ?

- Pas si rare que cela !

Ses yeux pétillaient. Le garçon mettait du temps à apporter l’addition. Je m’interrogeais sur la façon la plus naturelle de lui faire comprendre que je l’accompagnerai dans son duplex. Je la savais très attachée à Grégoire, mais une ou deux fois elle m’avait fait comprendre qu’elle n’était pas à l’abri d’une incartade. Nous y étions.

Quand l’addition arriva, elle me regarda avec son regard fondant et son petit sourire malicieux. Je compris qu’elle me signifiait de la suivre.

- Qu’y-a-t-il ?

- Tu sais, je t’ai menti, Grégoire est là, ce soir. Je voulais voir comment tu réagirais à l’éventualité de son absence.  Finalement, tu as été plutôt moins entreprenant que d’habitude. Cela me parait très révélateur!


 

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