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MOTS NOYÉS

 

Je t’ai tout donné. Je t’ai sacrifié ma vie. Aujourd’hui, je suis une femme que plus personne ne voit. A cause de toi, ils me prennent pour une vieille un peu dérangée. La folle qui parle à la mer, alternant déclarations d’amour et insultes. Une vieille femme qui attend la fin et dont l’unique plaisir reste, malgré la souffrance, de passer de longues heures face à toi à te contempler. Toi qui m’as tout pris. Lorsque le soleil pointe à l’horizon et qu’un jour nouveau commence, je ne peux m’empêcher d’avoir l’espoir fou que tu me les rendras. Tout est possible à l’aurore. Mais lorsque le soir arrive, la plage est restée déserte. Tu as englouti mes espérances. Tu n’as pas livré ton secret. Tu m’as de nouveau abandonnée avec mon chagrin.

Je revois les bonheurs et les drames de ma vie qui réapparaissent dans tes vagues et n’oublie pas que c’est toi qui m’as offert mon premier, unique et dernier amour.

Tes clapotis nous avaient jetés l’un vers l’autre et ta magie avait fait le reste. Nous nous étions aimés dans ton écume, goûtant avec avidité le sel de notre peau. Nous n’avions pas besoin de mots pour comprendre la force qui nous avait unis. Nous savions que cet amour serait unique, éternel, comme toi. 

C’était le bruit de tes vagues s’écrasant sur les rochers qui m’avait réveillée. Il n’était plus à mes côtés. Sa chemise flottait un peu plus loin. Désormais, elle l’attend patiemment dans la grande armoire de la chambre. Lui, je ne l’ai jamais revu. Il m’a quittée comme il m’était apparu, dans un mystère. Mystère dont tu connais la clé que tu gardes jalousement. Je n’ai jamais cessé d’espérer. Je l’attends toujours, moi aussi. Je t’ai maudite. Je ne t’en veux plus. J’aurais presque pu croire que notre rencontre avait été un mirage à force d’user mon regard dans le bleu de ton horizon. Une hallucination qui s’était mise à bouger dans mon ventre. Cet enfant sur lequel j’avais reporté mon manque de lui était la preuve de la force de notre passion, la preuve de ce que nous avions vécu lui et moi. Il était devenu mon tout. Il riait dans tes vagues, jouait à cache-cache avec tes moutons. Il était le meilleur nageur de l’île, aimé de tous. Il grandissait entre insouciance et absence. 

Très tôt, je lui avais parlé de son père. Je voulais qu’il sache, qu’il comprenne d’où il venait. Il était l’enfant de l’amour. L’enfant conçu dans les flots. Le bonheur de ma vie.

Tu exerçais sur lui une telle fascination. Tout comme moi aujourd’hui, il pouvait rester des journées entières à te regarder aller et venir, te briser sur les rochers puis mourir sur le sable.

Il disparaissait parfois. Je respectais ces moments où il avait besoin d’être en communion avec toi. Seul. Je retrouvais souvent en lui le mystère de son père. J’avais parfois l’impression qu’il savait mais ne dirait rien. Peu m’importait, le savoir près de moi et heureux m’avait rendu le goût du bonheur.

C’était l’été. Les touristes avaient pris d’assaut l’île et envahi tes plages. Ils ne te connaissaient pas et pensaient pouvoir t’apprivoiser en quelques brasses. Moi, je savais qu’il ne fallait pas se fier au calme apparent de ta surface, traître comme tes fonds. Cruelle, tu me l’avais appris.

Elle était belle. Leurs regards se sont croisés au moment où tu l’as aspirée dans tes profondeurs. Il a plongé à son secours. Leurs mains se sont jointes pour l’éternité. Tu n’as rendu aucun des deux. Jamais.

Il allait avoir 20 ans. Je lui ai survécu entre espoir et désespoir depuis trop d’années. J’ai voulu que tu m’emportes à mon tour. Tu n’as jamais voulu de moi. 

Je l’attends encore chaque matin, comme j’avais attendu son père avant lui. Je n’ai plus personne, plus rien à part mes souvenirs, seule chose que tu ne m’as pas reprise après me l’avoir offerte.

J’aurais pu écrire ces mots sur le sable pour que tu les emportes. J’ai eu peur que tu les effaces sans les lire. Ils noircissent une feuille de papier à lettres froissée que je serre dans ma main. Je suis lasse d’attendre. Que tu le veuilles ou non, j’ai décidé de les rejoindre. A l’aurore, tout reste possible. Je suis prête. Je regarde ta houle, ferme les yeux et me laisse happer dans leurs bras d’écume avec mes souvenirs, tandis qu’une petite boule de papier noyée d’encre danse entre tes vagues.



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