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Nocturne

 

-Quelle splendeur ! Ce nocturne opus 9 n°2 de Chopin, tu le joues à la perfection ! On croit entendre ton âme dérouler sa tristesse infinie. Mais tu devrais peut-être évoluer, choisir un registre différent ?

-Mais c’est vous qui m’aviez demandé de l’étudier.

-C’est vrai, il y a exactement un an que je t’ai suggéré de commencer le travail, mais, maintenant, une page est tournée, tu peux aborder d’autres œuvres.

Bertrand ne peut se détacher de cette pièce pour piano malgré les exhortations de Sabine, sa professeure, à s’investir dans un morceau plus enjoué. Elle pensait l’extraire ainsi de sa mélancolie.

Tout avait commencé une année auparavant quand Bertrand était parti, seul avec sa mère, passer le week-end de la Toussaint à Belle Ile dans la propriété familiale. Ils avaient profité d’une de ces journées de tempête où les rouleaux majestueux qui déferlaient depuis l’extrémité de la pointe nord venaient se briser en un tonnerre assourdissant sur les rochers du littoral.

Remplis de ces images ils avaient repris la mer. Une traversée mouvementée, durant laquelle la plupart des passagers étaient prostrés dans les salons. Eux seuls, à la proue du bateau, comme si rien ne pouvait les effrayer. Sa mère et lui. Enfant unique, Bertrand avait une admiration toute particulière pour sa mère. Agée de 45 ans, elle avait été nommée chef de service en pédiatrie dans un des plus prestigieux hôpitaux parisiens. A 17 ans, Bertrand était en terminale, mais avait obtenu, en première, un prix de concours général en mathématiques. Et pourtant, ils respiraient tous les deux la modestie et la bonté.

A présent assis à l’arrière de la voiture, l’adolescent commença à écouter sur son lecteur le nocturne n°9 de Chopin, tandis que sa mère la pilotait avec dextérité.

C’était Sabine, son professeur de piano, qui lui avait demandé de démarrer le travail de l’œuvre. Sabine, 33 ans, en paraissait facilement dix de moins. Elle était sortie du Conservatoire et démarrait une carrière internationale de pianiste.

Bertrand avait tout de suite pris possession du nocturne. Dès sa première écoute, il avait reconnu une œuvre qui l’accompagnerait sans doute toute sa vie. Il en était à la cinquième audition quand un bruit fracassant remplit la voiture. Il eût juste le temps de voir de la fumée quand il perdit connaissance.

Un an après, Bertrand avait un vague souvenir de sa sortie du coma : un bruit indéfinissable qui ressemblait au fracas des vagues sur les rochers de Belle Ile. De temps à autre on lui faisait écouter le nocturne et on lui racontait ce qui s’était passé. Il entendait mais ne comprenait pas. Des sangliers apeurés par le vent avaient défoncé le grillage de l’autoroute. N’ayant pas attaché sa ceinture, il avait été éjecté, ce qui l’avait sauvé du choc frontal avec un camion.

Progressivement, dans le cerveau du jeune homme, la musique et les mots avaient repris du sens. Il finit par appréhender la mort de sa mère. Lui devait vivre, ne serait-ce que pour elle.

S’il entend les conseils de Sabine, il ne peut donc se résoudre à s’éloigner du fil ténu qui le rattache au passé. Et pourtant il sent qu’aujourd’hui il pourrait lui céder car il lui voue une affection particulière. Sabine est passée le voir, en fin de journée, presque tous les jours depuis l’accident. Il ne peut plus se passer de Sabine, comme il ne peut plus se passer du piano. Il sent qu’un univers affectif nouveau s’est progressivement construit.

-Si tu veux, je m’assieds à côté de toi et l’on joue à quatre mains la marche nuptiale de Mendelssohn, insiste la jeune femme, j’ai la partition dans ma sacoche.

Bertrand est transformé par cette exécution enjouée. Il redevient en quelques minutes celui qu’il était, gai, souriant, parfois pétillant. C’est un autre homme. Elle est décontenancée. Elle réalise tout-à-coup ce qui se passe. Bien loin de le préparer à une annonce qui va transformer sa vie, la marche nuptiale le projette dans le plus fou de ses rêves. A ce moment précis, par l’expression du visage de Bertrand qui s’est illuminé, Sabine comprend que le garçon est depuis longtemps amoureux d’elle et que le message musical l’a conforté dans la concrétisation de ses espoirs. Elle, tellement avenante d’habitude, se replie sur elle-même, incapable de communiquer. Son visage est fermé, presque sévère. Toujours assise à côté de lui sur le banc, face au piano, elle énonce, d’une voix atone et blanche qu’elle a une terrible migraine et qu’elle doit y aller.

Un peu plus tard dans la soirée, Bertrand aperçoit sur la table du salon, à peine caché, un projet de faire-part. Sabine va épouser son père.

Il se jeta sur son piano et joua sans discontinuer le nocturne de Chopin.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                                            

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