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Opéra Bastille


Laurent Hyafil

 

 

Elle m’énerve celle-là, elle m’énerve ! Je crois qu’un jour je vais l’agresser. Chaque fois que je viens, elle est là ! Toujours la première. Avec ses hauts talons et son petit chapeau, elle a tout de la pimbèche. A croire qu’elle arrive plusieurs heures avant, pour être sûre d’être là avant moi. La plupart du temps, comme aujourd’hui, je suis juste derrière elle. Il est arrivé qu’il y ait une ou deux personnes entre nous, jamais plus, devant ce petit guichet de l’Opéra, bien caché, derrière la boutique de vente de souvenirs, juste à gauche de l’entrée du rez-de-chaussée. C’est là où sont vendus à prix bradé les billets, une demi-heure avant la représentation.

Elle fait semblant de ne pas me connaître. C’est vrai, nous ne nous sommes jamais parlé. Mais voilà des années que nous nous côtoyons, pendant des heures, plusieurs fois par mois. Elle doit être jalouse de moi. Cela explique le regard un peu dédaigneux qu’elle a toujours à mon égard.

Chaque fois que quelqu’un veut un renseignement, il s’adresse à elle. Forcément le guichetier n’arrive qu’à la dernière minute. Et puis, elle est là devant tout le monde, elle tourne la tête en épiant du regard, pour bien faire voir qu’elle est prête à répondre. Moi, je répondrais bien à des questions mais personne ne me les pose.

Un homme cherche le guichetier, il est absent. Il scrute l’espace, et ses yeux tombent naturellement sur elle. Il faut voir ses mimiques pour l’accrocher ! Elle lui dit qu’avec sept personnes dans la queue, il n’a aucune chance d’avoir un billet. Oh la menteuse ! Elle n’en sait tellement rien, qu’avant-hier, le quinzième de la queue a eu d’excellentes places. Mais c’est elle qui veut décider qui doit avoir un billet. Cet homme ne lui plaît pas, elle lui donne de fausses indications. Le mensonge lui donne du pouvoir, et visiblement, elle aime le pouvoir. Le mensonge, son arme absolue.

Je crois que je vais intervenir pour dire à cet homme qu’il a toutes ses chances. Je sais que je vais déclencher une guerre, et j’y suis prête. Mais si jamais il n’a pas de place, il m’en voudra de l’avoir fait attendre. Pour cette fois-ci, laissons la première de la classe faire sa cuisine. Il est plus prudent de se taire. Enfin, je n’en pense pas moins. Elle doit être retraitée, comme moi. Je ne sais pas ce qu’elle a fait dans la vie, mais on sent bien qu’elle veut régner sur ce coin de l’Opéra. Elle a toujours dû avoir un territoire à protéger par la force et la ruse.

Il n’y a plus qu’une demi-heure à attendre. Ce n’est pas grand-chose. De toute façon, j’aime bien cette atmosphère des queues de guichet d’Opera. Cela vient étoffer la représentation. J’arrive vers 16h, je sors vers 23 h, cela fait 7 heures. Presque une journée de travail, ce n’est pas rien à mon âge.

Tiens, ce monsieur s’approche de nous. La quarantaine, assez ordinaire, mal coiffé, mal habillé, il mâchonne un chewing-gum. Il devrait savoir qu’il va à l’Opéra et non pas à un match de football. A moins que ce soit un genre. Peut-être qu’il est « in », comme on dit aujourd’hui. Il s’adresse évidemment à elle. A peine poli, comme si tout lui était dû. Elle lui indique qu’il peut se mettre, juste derrière elle, entre nous deux. Elle ose faire faire une chose qu’en général elle ne tolère pas des autres : doubler dans la queue. Tiens ! Elle s’adresse à moi. Pour la première fois depuis des années. C’est exceptionnel ! Quoi ! Elle me demande de faire une entorse pour son neveu! Finalement, c’est moi qui vais être lésée, s’il n’y a que deux places. Je suis sûre qu’elle me ment. Je vais refuser, je vais lui dire que ce n’est pas son neveu. Le guichetier arrive, je ne vais pas faire d’esclandre. Elle me revaudra cela. Et ce soi-disant neveu ne daigne même pas m’adresser un petit hochement de tête.

Cet homme n’est pas son neveu. C’est une intuition. Si elle a lui a offert une telle place, c’est qu’il peut lui apporter d’énormes avantages. Le pouvoir ! Le pouvoir des réseaux ! Je la connais. Cet homme a l’air insignifiant, mais il peut sans doute beaucoup ! Elle l’a tout-de-suite compris. Si elle s’est abaissée à me solliciter, c’est que les enjeux sont énormes !

Je veux savoir qui il est, et surtout, en quoi il lui est redevable ! Il s’adresse à elle, à voix basse. Je tends l’oreille :

- Madame, l’argenterie m’a pris beaucoup de temps, je n’ai pas pu repasser tous les draps, je finirai mardi !


 

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