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Western motel


Laurent Hyafil

 

 

 

- Il est déjà arrivé ?

- Oui, il est déjà arrivé.

Voilà des mois qu’il la voit, de façon plus ou moins régulière. Elle arrive toujours après lui, quelques minutes au moins. Elle est toujours aussi distinguée. Et puis ce regard, ces yeux qui ne  regardent qu’à peine le réceptionniste, et qu’il voit comme s’ils le dévisageaient. Osera-t-il un jour lui parler, lui dire autre chose que ces quelques phrases convenues qu’il sert à ses clients ? Osera-t-il se départir de cette neutralité absolue que le patron impose pour la bonne marche de son établissement. C’est la réputation de son motel, qui reçoit discrètement quelques sommités de la ville, qui est en jeu. A chaque fois, il a envie d’ajouter : « Je ne sais rien et je ne suis rien. Je ne suis qu’un objet sans âme, une machine à distribuer les clés, à côté de la machine à distribuer les Coca-Cola »

- Chambre 51 ?

- Oui, chambre 51

Elle le rejoint toujours à la chambre 51, celle qui a la plus belle vue au couchant sur les collines avoisinantes. Des années qu’il vient, plus ou moins régulièrement. Des années qu’il vient avec elle. Elle, c’est la classe. Elle a toujours fasciné le réceptionniste, toujours impressionné. Il aurait tant voulu qu’elle lui sourit, qu’elle lui montre qu’il existe. Il n’ose imaginer un regard séducteur. Juste un regard. Mais, malgré sa froideur, son indifférence à son égard, il a toujours eu un béguin pour elle. Une espèce de pincement de cœur quand il l’aperçoit. Un rêve impossible. A ses yeux, il n’est sans doute, qu’un élément du décor, un morceau de motel.

- Vous avez une valise ?

- Elle est dans le coffre

Comme dans une pièce de théâtre les répliques ne changent jamais. Elle lui donne les clés et il va chercher la grande valise qui se trouve dans le coffre de la Buick garée sur le parking de l’hôtel. Elle a toujours la même valise. Il l’accompagne avec la valise jusqu’à la chambre 51 et il frappe. Il ouvre la porte et lui indique de poser le bagage, toujours au même endroit. Au moment où il lui glisse un billet dans la main, le téléphone sonne, il décroche. Elle retire sa veste bleue et va s’asseoir au bord du lit.

- Fermez bien la porte !

- Oui, Monsieur !

Pourquoi vient-elle ? Il est toujours au téléphone. Pourquoi joue-t-elle dans cette pièce sans fin, où même les seconds rôles livrent mal leurs répliques convenues. Ne peut-elle échapper au ronronnement médiocre de la vie ? Elle le regarde, mais il ne la voit pas. Il traite ses affaires, et elle attend. Elle attend comme toujours, elle attend depuis des mois, elle ne sait plus ce qu’elle attend. Elle attend qu’il l’appelle. Elle attend qu’il lui donne une heure, un lieu. Qui est-elle dans sa vie ? Un corps, une poitrine, un soutien-gorge ? Elle est devenue un objet sans âme, une utilité, une habitude, un décor. Voilà le mot exact. Elle fait partie de son décor, comme sa secrétaire, sa femme ou sa vieille mère. Un décor que l’on cache au fond d’un motel.

Tiens ! Il revient, cela fait au moins trois mois qu’il n’est pas venu au motel.

- Chambre 51.

- Oui, Monsieur, chambre 51

Qui est cette femme très distinguée qui s’approche. Le réceptionniste ne la connait pas. Non, il ne l’a jamais vue avant.

- Chambre 51.

- Bien, Madame, chambre 51

Il lui a répondu, comme par automatisme. Il y a tellement peu de femmes distinguées qui viennent dans ce motel. Il n’avait cependant pas à lui donner le feu vert pour une chambre, sans avoir été prévenu de son arrivée. Il risque d’être renvoyé.

Voilà maintenant notre habituée de la chambre 51. Pourquoi est-elle revenue ? Le réceptionniste ne devrait pas se poser la question. Tiens, elle l’interpelle :

- Je ne vous parle jamais, mais aujourd’hui, j’ai bien envie de vous parler. C’est sans doute la dernière fois que je vous vois, mais, vous resterez le seul bon souvenir de ce motel. A chacun de mes passages, j’ai ressenti que derrière le réceptionniste il y avait un homme sensible.

- Merci Madame !

A ce moment, il a le cœur serré. Il a envie de l’embrasser ! Mais sa fonction le condamne au discours convenu. Il se doit de rester un objet.

- Vous savez s’il est seul ?

Il est pris à son propre piège, il est entré involontairement dans son jeu. Il ne doit manifester aucune affectivité. Sa seule issue de secours est le mensonge. Pour la première fois de sa carrière, il va mentir :

- Non, je ne sais pas !

Quelques minutes après on entend le bruit retentissant d’un pistolet qui se décharge.

 

 

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