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On ne comprend pas tout



Elle m’a demandé, Vous n’êtes pas d’ici ?


J’ai répondu, Non. 


J’étais entrée dans le cimetière pour photographier le petit ange aperçu depuis le chemin, un ange blanc, lumineux sur le ciel bleu. De Normandie, je ramenais la mer, les bateaux, les mouettes, les vaches, les cimetières militaires, mais je n’avais pas d’ange. 


Elle continuait, Les nuages arrivent ; vous êtes en vacances ? 


Avec mes chaussures de marche…! Parfois, les vieux, ça vous posent de ces questions ! Gagné ! Le ciel s’assombrissait et l’ange était devenu terne.  


Elle m’a dit, Asseyez-vous donc à côté de moi. Avez-vous remarqué comme le temps change vite ? Vous regardez le petit ange ?  


Et, sans me laisser le temps de dire ouf, Il est joli, n’est-ce-pas ? 


J’ai hoché la tête et je me suis installée sur le banc de pierre. C’était une vieille femme, menue, ridée. On entendait la mer rouler ses vagues derrière la ligne des maisons basses. Elle a posé ses mains sur ses genoux, Vous entendez la mer ? Ici, on dit qu’elle ronronne, comme un gros chat bleu et gris.


J’ai ébauché un geste. Non, ne partez pas. Vous n’avez pas pu lire le nom qui est écrit sous l’ange, n’est-ce pas ? 


Je n’avais même pas essayé. Je me suis penchée. J’ai dit, c’est effacé. 


Elle parlait d’une voix monocorde et fragile, Oui, le nom a disparu. Elle s’appelait Madeleine. Je viens ici chaque jour que Dieu fait. Je m’assois, je lui raconte le temps, le ciel qui change, les nuages qui passent, je lui dis la mer bleue, grise ou verte ; vous l’entendez ? Ici, on dit qu’elle ronronne, n’est-ce pas. Je lui parle des mouettes, je lui apporte un coquillage ramassé pour elle sur la plage. En vous penchant vous pouvez la voir. C’est joli le pays, n’est-ce-pas ? On allait souvent se promener sur la grève. Nous enlevions nos chaussures pour marcher dans les vagues qui moussent, elle ramassait des galets lisses et doux, elle aimait les roses, surtout, n’est-ce pas ? Vous savez ceux avec des ronds qui font comme des nuages. Elle remplissait ses poches de coquillages. Il fait beau aujourd’hui, vous avez de la chance. Le dimanche matin, nous allions à la messe. Tiens, les nuages arrivent. Ah, je vois que vous avez un k-way, c’est comme cela que l’on dit, n’est-ce pas ? C’est prudent. Oui, je vous disais, je reste assise ici. Le vent se lève. Je vais remettre mon châle. Merci, c’est gentil de m’aider. Tout à l’heure j’aurai trop chaud. C’est toujours comme ça. Aujourd’hui, c’est son anniversaire. Je vous ennuie peut-être ? Je suis sûre qu’elle m’attend quelque part où le ciel et la mer se rejoignent. Non, ce n’est pas triste. Au contraire. Je suis impatiente. J’ai préparé ma plus belle robe. Elle a soixante et un ans. Comme vous, à peu près, je pense. Elle serait grand-mère et moi, arrière-grand-mère. Vous êtes grand-mère ? J’ai souvent donné des visages à ses enfants. Des prénoms aussi. Il y a eu Jean, Marie et François, Sarah et Cécile, Benjamin et Antoine. Il y en a eu beaucoup. Pour ses petits-enfants j’ai pensé à Emma ou Théo. C’est à la mode, n’est-ce pas ? Ma fille avait sept ans et des boucles châtain. L’école était là, juste derrière l’église. Elle était couchée au milieu des gravas. Le sang poissait ses cheveux. Ses yeux étaient ouverts. Je l’ai serrée dans mes bras. Je l’ai bercée. J’ai hurlé. On me l’a arrachée. Je n’étais pas la seule à pleurer. Après, je ne sais plus.  On l’a mise dans la terre et sur la petite tombe, on a posé un ange de pierre. On a écrit son nom, Madeleine, mais on ne peut plus le lire maintenant, je l’ai tellement caressé, n’est-ce pas. On a aussi gravé son année de naissance et celle de sa mort. Quelqu’un a fait ajouter, « Morte pour la France ». Moi, j’aurais préféré qu’on écrive « Morte pour rien ». Avec le temps, je ne sais plus. Morte pour rien, ça me paraît plus juste. Enfin, on ne comprend pas tout, n’est-ce pas ?


Elle s’est levée et s’est éloignée à tous petits pas, sans se retourner, a disparu au coude du chemin, après le vieil orme penché sur l’infini. 

Je suis revenue, chaque été, m’asseoir devant le petit ange. Je ne l’ai pas revue. Cette année, dans la pierre grise, j’ai lu un nom fraîchement gravé. Je les imagine toutes les deux. Elles courent sur la plage. J’ai posé sur la petite tombe des galets roses, lisses et doux, avec des ronds comme des nuages. Et quelques coquillages. La tombe était jolie, il faisait beau, l’ange se détachait tout blanc sur le ciel bleu.

Je n’ai pas pris de photo. Allez savoir pourquoi ? On ne comprend pas tout, n’est-ce-pas ?

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