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Palais des glaces



J’ai vraiment été ému que tu m’embrasses de cette façon jeudi dernier. Je sais bien que c’était l’enterrement de papa et que l’on n’enterre pas son père tous les jours, mais enfin, vues nos relations ces dernières années c’était plus que surprenant. Je dois te dire que cette embrassade m’a fait plaisir au-delà de ce que tu peux imaginer. J’ai senti passer un courant fort, et sans doute d’autant plus fort que je ne m’y attendais pas.

Pendant un instant j’ai rêvé que l’on mette sous le boisseau notre brouille familiale et que tout reparte comme avant, mieux qu’avant. Les décès sont des jalons dans les vies de familles, et quand il s’agit du père, le « pater familias » comme on disait au lycée, ces jalons deviennent des phares, ils indiquent des directions nouvelles. C’est comme cela que j’ai interprété ton baiser.

Tu viens de lire les deux premiers paragraphes de la lettre que j’ai concoctée au sortir du cimetière. Cette lettre devait sceller définitivement et irrémédiablement notre réconciliation. Je n’ai pas eu le temps de la finir, car j’ai été pris par les événements, et j’ai été, à regret, obligé d’en changer radicalement la teneur.

Ce week-end j’ai été longuement voir maman qui se remet lentement. Heureusement Claire vient la voir tous les jours, pour la relayer, je suis venu samedi et dimanche. A la fin du week-end, Maman m’a susurré que Papa avait eu une double vie, dont elle avait été informée pratiquement au début. Ça a été un choc terrible, mais venant de Papa, je m’attendais à tout. Maman se pose évidemment en victime qui s’est sacrifiée pour maintenir une famille unie. Je me demande si elle n’attendait pas des remerciements de ma part. Elle n’aurait jamais eu le courage de divorcer et Papa en a abusé. Je ne peux cependant pas la dédouaner d’une certaine complicité, car, qu’aurait fait Papa face à la menace de divorce ?

J’ai compris qu’il y a des enfants, un garçon et une fille, qu’il a reconnus, et qui seront présents chez le notaire la semaine prochaine, et si tu veux tout savoir c’est maman qui m’a chargé de l’annoncer car elle n’a pas le courage de le faire. Je ne sais pas pourquoi je te raconte cela, car, si j’ai bien compris, Papa t’en avait informé de longue date. Ce silence, dans lequel tu m’as maintenu, m’affecte au-delà de tout ce que tu peux imaginer.

Ce final mélodramatique est à l’aune de ce qu’ont été nos parents, et je vais avoir du mal à leur pardonner. Mais le fait que tu aies pu me regarder pendant des années en pensant : « Je sais, et je ne lui dirai pas », m’est plus que tout insupportable.

Ainsi, je découvre avoir vécu une grande partie de ma vie dans un univers truqué. Je me suis promené dans l’existence comme dans le Palais des glaces du jardin d’acclimatation, croyant le chemin libre, alors qu’il était truffé d’obstacles invisibles. Et toi, en complice averti, au lieu de m’envoyer les signaux propices à appréhender la vérité, tu me laissais déambuler avec ma cécité.

Je suis comme l’acteur qui au sortir de la scène ne sait plus si ce qu’il voit est la réalité, car il pense que le carton-pâte qu’il appréhendait, il y a encore quelques minutes, était son vrai décor, le costume pailleté qu’il portait, son habit le plus usuel, et que les vers qu’il déclamait, ses paroles spontanées.

Tu vois, je n’ai plus aucun repère, je n’ai plus aucune certitude, je suis ballotté entre le vrai et le faux, le réel et l’imaginaire, le tangible et la fiction et je ne sais pas si je pourrai m’en sortir.  Je pourrais m’investir dans la haine, la haine de tous ceux qui ont contribué à planter le décor factice de ces exploits pitoyables. Peut-être seule la haine me sauverait mais je n’en veux pas. Je n’en veux pas car malgré l’horrible souffrance que vous m’avez provoquée, je vous aime. Je ne vous aime pas d’un amour raisonné, je vous aime d’un amour quasi animal, comme un attachement viscéral à ses racines, à son sang, à tous les siens.

Ce que je veux, c’est tous vous oublier pour toujours, oui pour toujours. Moi aussi je vais montrer ma capacité à jouer avec les décors, à en changer quand la sonnerie de l’entracte retentit, et elle vient de le faire. La lettre pour le notaire vient de partir, vous ne serez plus que quatre à vous partager les fruits du mensonge, goûtez les bien, car ils vont avoir le goût amer de l’ignominie. Je vous laisse ma part avec un plaisir consommé, moi je ne mange que du pain de la vérité.

 

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