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La palme au plus fort

Laurent Hyafil

 

 

Je l’avais rencontrée à l’issue d’un voyage féerique, une ballade d’une semaine dans l’île magique de Bali. Un voyage où les rizières, sous la lumière rasante du levant, projetaient un camaïeu de verts et de marrons, qui éblouissaient de leur harmonie naturelle. Un voyage où l’eau et le ciel, unis dans un bleu tellement limpide, que l’horizon s’estompait pour faire place à l’infini. Un voyage où le silence qui régnait dans les temples millénaires, tranchait avec le grouillement des rues avoisinantes. La beauté, la sérénité, m’avaient emporté dans un tsunami esthétique qui m’avait totalement transformé. J’étais déjà dans un autre monde, un monde que je n’aurais jamais pu imaginer avant.

Lors d’une traversée, je l’avais aperçue au loin. Progressivement je m’étais approchée d’elle. A la voir, comme cela, j’étais sûr qu’elle m’attendait. Une intuition, un pressentiment. Une pensée tellement irrationnelle que rien ne pouvait l’empêcher de se développer, bien que rien ne vienne l’étayer. Elle aurait pu fuir, me laisser là, après tant d’heures passées à la trouver. Son attitude laissait penser qu’elle était décidée à me laisser l’enlacer. Mais je savais qu’elle était méfiante, et qu’elle voudrait peut-être authentifier ma présence avant de me laisser la serrer dans mes bras. Car j’avais fini par imaginer, après ces longues heures passées sous le soleil, que, bien que nous ne connaissions pas encore, nous étions faits l’un pour l’autre, et que le ballet magique qu’elle préparait m’était uniquement réservé.

Je me mis à rêver qu’elle pourrait peut-être m’emmener pour toujours, m’arracher à la médiocrité de ma vie présente. Qu’avais-je à laisser derrière moi ? Le chômage, des dettes, un studio minable aux fins fonds d’une rue jamais nettoyée, où les ordures traînent pendant des semaines jusqu’à ce qu’un orage les balaye. Une famille qui m’avait toujours méprisé, moi, qui n’avais jamais pu faire les moindres études, moi qui n’avais jamais travaillé plus de six semaines de suite. J’étais certes devenu un nageur de bon niveau, arrachant quelques médailles qui faisaient la gloire de mon club, mais il y avait maintenant cette déficience cardiaque qui me menaçait d’un infarctus chaque fois que je faisais le moindre effort. Je remettais de jour en jour une opération devenue indispensable.

Le monde pouvait s’écrouler. Ce monde qui ne m’avait jamais accepté, ce monde où j’étais né, sans doute par erreur. J’étais sûr que nous partirions ensemble, qu’elle m’emmènerait dans son univers amniotique où le soleil et l’eau se substituent à toutes les scories de notre monde pourri. J’étais sûr que nous resterions l’un contre l’autre pour la vie entière, partageant nos destins dans une symbiose parfaite.

Elle était là, à nouveau, de plus en plus proche. Elle était maintenant telle que je l’imaginais. Je ne la voyais pas entièrement, mais le peu qui se découvrait me confirmait dans toutes mes intuitions. C’était elle, elle était faite pour moi, j’en étais sûr.

 Je me jette à l’eau et, pour la rattraper, je palme plus fort que je n’ai jamais palmé. Mon cœur s’affole. Une nouvelle vie commence.

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