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C'est parce que je suis grosse

 

 

            Il m'aime comme je suis, il faut que j'arrête de douter. Il m'aime depuis tant d'années, comment pourrait-il m'abandonner un jour ? Il m'aime. Il faut absolument que j'arrête de me soucier de mon apparence. Oui. Oui je sais qu'il m'aime comme je suis. Qu'il aime mon corps malgré tout. Je le crois. Je veux bien le croire. J'ai du mal à le croire. Il dit ça pour me rassurer, et parce que mes plaintes le fatiguent. Au fond, il ne m'aime pas comme je suis. Non. J'ai raison de douter.

            Il m'aime, mais on aurait besoin de changer d'air, de partir en vacances pour enfin penser à autre chose... Je sais qu'il voudrait qu'on aille à la plage, il l'évoque implicitement, puis renonce. Il a peur que je refuse, peur que j'évoque ce corps que je veux cacher, que je ne veux surtout pas leur montrer. Il craint de réveiller -si tant est qu'ils puissent leur arriver de dormir- mes complexes. Il a raison d'avoir peur. Je ne veux pas me découvrir d'un fil. Encore moins me mettre en maillot de bain, à moitié nue. Sans rien pour me camoufler. Je ne veux pas que ma chaire, mes bourrelets, mon gras, ces satanés kilos en trop, cette peau flétrie de grosse... je ne veux pas que tout ça soit exposé aux yeux de tous. Et qu'il ait honte de moi. La plage c'est un podium sur lequel je refuse de monter. Malgré tout l'amour que j'ai pour lui, la plage, la nudité et l'exhibition représentent mon pire cauchemar. Après mes bourrelets.

            Il m'aime comme je suis, dit-il, mais ça devient compliqué. On ne peut rien faire avec moi. Je ne veux me dénuder que dans le noir, je ne veux plus qu'il me touche à sa guise. Seulement quand je me sens bien. Et ça devient rare. Tout est laborieux avec moi, et je me refuse à ce qu'il nomme "les plaisirs les plus simples". "C'est parce que je suis grosse !" hurle la voix dans ma tête. Je ne veux pas aller à plage, ni à la piscine, ni même au restaurant, il est lassé. "Mais j'aime bien aller au cinéma moi !" Le restau c'est compliqué. Il faut compter, trier, faire semblant. Ce n'est pas quelque chose que je peux partager. Je préfère penser à autre chose qu'à la bouffe et aux régimes. Je préfère fuir et le ciné c'est parfait pour ça.

            Il m'aime mais il se lasse du cinéma. La plage lui manque. Le restau. Et la simplicité aussi. Notre relation ne lui convient plus vraiment. Je sais bien ce qu'il insinue, cette voix intérieure me le rappelle sans cesse "c'est parce que je suis trop grosse ! Quand j'aurai un peu minci tout ira mieux..." Je le sais. C'est à cause de ces fichus kilos en trop que je n'arrive pas à être heureuse, et que mon entourage a honte de moi. C'est à cause de ces fichus kilos en trop que mes amis s'enfuient, que ma famille s'efface, et que les larmes coulent dans les yeux de ceux qui m'aiment encore et me répètent : "Mais tu n'es pas grosse Camille ! Il faut que tu arrêtes de te torturer. Enfin regarde-toi dans un miroir !"

            Ils m'aiment, mais ils se trompent. Je me regarde dans un miroir. Souvent, très, très souvent. J'affronte mon reflet, seule, entièrement nue. Et j'observe, j'inspecte, je compte. Je vois très bien ce qu'ils ne disent pas, ou ce qu'ils ne voient pas : trop de gras ici, trop de peau là, pas assez d'os ici et là. Je vois. Je ne pourrai pas me mettre en maillot, accompagner Victor vers ce qui le rend heureux. Pas tant que je n'aurai pas perdu un peu. Je vois : cette satanée bouchée de trop, cette foutue cuillère inutile, ce petit sucre dans le thé. Suis-je folle d'agir ainsi ? D'être ainsi soumise à la nourriture ? Pourquoi je la laisse guider ma vie ? Et pourquoi est-ce que je continue à avoir si faim ?

            Victor m'aime comme je suis mais l'amour ne fait pas tout. Il commence à s'essouffler, à s'abimer, il ne sait plus quoi faire pour moi et pour nous. Il est malheureux. Je me détruis, dit-il, et je le détruis en même temps. Je comprends. Pourtant je voudrais bien faire... Je cherche seulement à m'aimer un peu plus. Je suis convaincue qu'on pourrait s'aimer mieux si je m'aimais plus. Et cela passe par mon poids, c'est comme ça. Quand j'aurai perdu encore un peu ça ira mieux. Je le sais. Je le crois. Je l'espère... Mais je comprends Victor, je comprends sa souffrance. A sa place, je ferais pareil, je pense que je me serais quittée depuis un moment déjà... En effet, comment peut-il aimer une grosse comme moi ? Une grosse qui pèse... Je grimpe sur la balance, le plus délicatement possible. Pourvu que j'ai perdu depuis hier... Non ! Comment pourrait-il aimer une grosse qui pèse... 32 kilos et 320 grammes ? 

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