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Passe Nord

Laurent Hyafil

 

 

C’était la septième fois de la journée. Et la journée était torride. La septième fois qu’il accostait au ponton du Cap-Ferret pour repartir immédiatement chargé de voyageurs de toutes sortes avec et sans bicyclettes, avec ou sans poussettes. Les enfants braillaient, les chiens hurlaient et il véhiculait avec bonhomie toute cette petite troupe bigarrée.

Cela faisait cinquante ans qu’il faisait la traversée. Il aurait pu la faire les yeux fermés. Il avait commencé à quatorze ans pour faire vivre sa famille après la mort de son père pêcheur. Comme beaucoup de marins pêcheurs son père avait laissé sa vie dans la passe Nord du bassin,  par une nuit de tempête. La passe Nord, tant redoutée de tous les chalutiers, mais qui la seule, ouvrait le bassin sur l’océan. La passe Nord, avec ses rouleaux terribles, qui poussaient les bateaux à s’enliser sur la multitude de bancs de sables, invisibles à marée haute, sur lesquels ils se couchaient, pour se perdre corps et âmes.

Comme tous les marins, et les familles de marins, il vivait dans la hantise de la passe Nord. Tout le monde savait quand les chalutiers devaient revenir, tout le monde appréhendait, dès que le vent se levait. Et, dès la fin de la tempête, les bateaux allaient rechercher les rares naufragés.

 Après la mort de son père, la Compagnie l’avait recruté comme simple moussaillon. Muni d’une gaffe il présidait aux accostages. Et puis à trente ans on lui confia enfin un bateau à conduire. A force de travail et de sérieux, il avait obtenu son bâton de maréchal, et il n’en était pas peu fier ! Quand il se promenait dans le port, il était enfin respecté. Jamais il n’avait voulu s’approcher de la passe Nord.

Il ne lui restait plus qu’un aller et retour avant de partir à la retraite. Une retraite bien méritée mais un grand moment de nostalgie. Il ne s’imaginait pas autre part que derrière son gouvernail, navigant au milieu de ce bassin qui avait été toute sa vie. Il ne pourrait se passer du petit coup de corne qu’il donnait en croisant la pinasse d’un de ses amis qui partait pêcher. Ou bien, pestant contre ces plaisanciers qui hurlaient de joie en le faisant dévier de son chemin.

Le bassin, c’était sa vie. Mieux qu’un village, une grande communauté soudée par la mer, et il devrait y renoncer pour jouer à la pétanque sur la place de l’hôtel de ville avec l’amical des retraités.

Au moment d’aborder son dernier aller et retour, il était empli de tristesse et de résignation. D’une certaine façon, il ne voulait pas s’arrêter car il avait la force physique de continuer pendant plusieurs  années. On n'avait pas le droit de l’arracher à sa vie, on n’avait pas le droit de le laisser mourir à petit feu, deux boules à la main. « Ils » n’avaient pas voulu qu’il continue. « Ils » étaient au fond d’un bureau et ne connaissaient rien à la mer. Il détestait ces « Ils » qui pouvaient décider de la vie des gens sans même les avoir jamais rencontrés.

Il venait de terminer son dernier trajet jusqu’à Arcachon et se relançait pratiquement sans arrêt vers le Cap-Ferret. Au moment d’apponter au Cap-Ferret il donna un grand coup de gouvernail et se mit à suivre la cote jusqu’à la sortie du bassin. Il prit alors le haut-parleur pour annoncer que la promenade était exceptionnellement prolongée du fait de l’encombrement du port. La plupart des voyageurs paraissait satisfait de ce changement de programme mais quelques-uns commencèrent à maugréer.

Longeant la côte vers la sortie du bassin, il franchit le grand phare, le dernier jalon vers les redoutables lames de fond de la passe Nord. Arrivé à l’extrémité du Cap, dans un magnifique virage vers le soleil couchant, notre retraité pointa l’avant du bateau vers les rouleaux de la passe Nord. Les déferlantes commencèrent à lécher la proue. Le tangage, déjà légèrement perceptible s’amplifia.

Au vu des marées et du vent, la puissance des rouleaux aurait permis la sortie du bateau, mais la marée montante l’aurait irrémédiablement couché sur les bancs de sable invisibles.

Il prit la parole :

- Ceci est ma dernière traversée, car je pars à la retraite. Je n’aurai plus jamais de bateau à conduire. Je n’étais jamais venu jusqu’ici. J’ai l’unique occasion de rendre hommage à tous ces inconnus qui ont laissé leur vie dans cette eau bouillonnante de la passe Nord du bassin.

Il fit alors demi-tour pour aller s’apponter calmement au Cap-Ferret

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