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Peter Pan

Laurent Hyafil

 

Ma première amoureuse était une enfant sage. Elle avait onze ans, portait des robes de velours aux teintes sombres, et des chemisiers blancs à cols ronds, dentelés en pétales… Elle s’appelait Hélène.

Depuis l’école communale, sa sœur se retrouva toujours dans la même classe que ma sœur. A de nombreuses reprises, je croisai donc Hélène, à des goûters ou des bals masqués où j’accompagnais ma sœur. Ma tenue favorite était celle de Peter Pan, et la sienne comme, par hasard celle de Wendy. Nous étions faits pour nous entendre semblait-il, mais quelque chose d’étrange nous tenait à distance.

J’adorais cette tenue verte de Peter Pan, et je m’installai longtemps dans son personnage merveilleux. J’aimais ses aventures extraordinaires dans le pays imaginaire où il avait emmené Wendy, à la rencontre de la fée Clochette et du méchant capitaine du Jolly Roger qui retenait les Enfants Perdus. J’aimais quand le capitaine Crochet, vaincu, poussé par-dessus bord, disparaissait dans la gueule du crocodile. Peter devenait alors capitaine du Jolly Roger et ramenait Wendy et les Enfants perdus à Londres.

La mère d’Hélène et ma mère se parlaient souvent sur les bancs du parc Monceau. J’ai toujours pensé que ma mère aurait aimé avoir des relations plus étroites avec cette famille de la haute société protestante. Je revois encore Hélène, tournant avec moi, en courant et hurlant, autour de la Rotonde du parc Monceau. J’adorais faire le tour de ce petit temple circulaire, vestige du mur des fermiers généraux. Le parc avait été conçu avec des fabriques de jardin : pagode, pyramide, ruines féodales, temple romain disséminés le long de sentiers accidentés, de bouquets d'arbres et d'îles.

Et voilà que, des années plus tard, vraiment heureux de me retrouver étudiant après les dures années de lycée sous l’autorité un peu harcelante des professeurs et des parents, je crus reconnaître ma Wendy de l’autre côté de l’amphithéâtre, totalement bondé ! A la fin du cours, un peu déboussolé par la géographie des lieux, je m’apprêtais à suivre la majorité de mes condisciples, quand j’entendis une voix qui me hélait. Je me retournai pour apercevoir Hélène, toute souriante, qui courait vers moi.

Après quelques hésitations, je lui proposai de venir prendre un verre au Balzar tout proche. Elle devrait bien s’initier à la tradition estudiantine de disserter dans les estaminets du quartier latin. Elle était devenue une jolie fille blonde de mon âge, qui respirait la jeunesse et la légèreté. Je l’imaginais bien cueillant un bouquet de coquelicots sur un grand champ peint par Renoir. J’étais d’autant plus content de la retrouver dans mon année d’études, que malgré mon béguin d’enfance pour elle, elle m’avait toujours paru inaccessible. Je pensais qu’elle était réservée à des garçons plus beaux et plus intelligents que moi. Enfin assis ensemble, nous avions le temps devant nous pour discuter. Nous dissertâmes longuement tout en évitant de parler de cet accord tout frais, qui venait de nous être rapporté de Munich, et qui divisait déjà la France.

A la fin d’une jeunesse sans problème, gâtés par des parents trop contents d’avoir échappé au massacre de la grande guerre, nous abordions l’âge adulte dans un monde qui s’écroulait devant nous. J’avais l’impression que nous traversions l’océan sur un bateau qui allait faire naufrage, et j’avais envie de la serrer contre moi pour la sauver ! Après un bon moment elle me dit :

- C’est drôle, j’ai l’impression que nous sommes sur le même navire !

Je jubilai intérieurement. Cette fois, mes pensées résonnaient avec ses pensées. Je ressentis quelque chose de profond en moi, qui procédait sans doute de l’attirance, J’étais à la fois ému et émoustillé. Mais ce sentiment à chaque fois renaissant s’était toujours heurté à des obstacles imprévisibles.

- Tu as raison, nous n’avons plus nos parents pour nous protéger, nous devrons être soudés pour affronter cet avenir sombre qui nous attend !

- Je pensais plutôt au voyage de Peter Pan vers le pays imaginaire de notre enfance ! me contra-t-elle.

Après avoir conçu que nous étions si proches, serions-nous en réalité si éloignés ? Je voulus en avoir le cœur net.

- Hélène, voilà bien longtemps que j’ai remisé le costume vert de Peter Pan, et que je vois plutôt l’ombre terrifiante du capitaine Crochet s’abattre sur le monde.

Elle réfléchit quelques minutes avant de me répondre, mais j’avais déjà deviné sa pensée :

- Finalement, c’est ton réalisme qui a toujours élevé une barrière entre nous, car il inhibe tous mes rêves !

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