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Petite fille



- Violette! Lâche ça, c'est dégoûtant!


Violette regarde la masse gélatineuse entre ses mains. C’est joli, traversé de soleil. Ça ressemble à cette gelée qu’on lui donne parfois à manger, d’un rose transparent avec des fraises à l’intérieur.


Elle porte la chose à sa bouche.


- Ah, non, pas ça !


Et pan sur la main ! Elle aurait dû s’y attendre. Il y a des limites avec les grands, des choses qu’ils ne peuvent pas supporter.


Violette regarde là-bas, vers la mer, et ce voilier si petit au loin qu’on ne sait pas si c’est un bateau ou un nuage. Elle retient ses larmes et ça scintille à travers, dans ses yeux brouillés – le mouvement des vagues et la mouette dansant sur l’écume, le mauve du ciel et celui de l’eau, puis ses mains vides à elle, ses mains ouvertes qui supplient quelqu’un, elle ne sait pas qui.


Maman ne l’aurait pas tapée, elle. Elle l’aurait grondée, c’est tout. Quelquefois, en fermant les paupières, elle a l’impression d’entendre sa voix. C’est drôle comme elle pense à elle ces derniers temps, après l’avoir tant oubliée.


– Tu ne veux pas aller avec les autres ? Qu’est-ce que tu as à toujours vouloir être seule ?


Seule ? Violette ne se sent pas seule, jamais. Pas avec cette mer et ce ciel, et ce mica tout étincelant des mille petits soleils qu’il reflète. Est-ce qu’on peut être seul dans tout ça ? Violette est un grain de sable parmi des millions d’autres. Toujours, elle est entourée d’une foule. Seulement elle n’aime pas les jeux. Cette partie de « Jacques a dit », je vous demande un peu ! Ou le furet, là-bas, avec Madeleine qui a le mouchoir derrière le dos et ne le voit pas, parce qu’elle ne voit jamais rien. Ce sont des amusements de bébé, pour qui on la prend ?


- Tiens, Violette, voilà ton quatre heures.


On lui fourre un verre de grenadine dans une main et trois petits-beurre dans l’autre. Violette soupire. C’est peut-être l’heure du goûter, mais ce n’est pas celle où elle a faim. Ça lui rappelle la colonie de vacances. Sauf que c’est toujours la colo maintenant. Elle cligne des yeux vers la mer. C’est comme le soir, quand elles viennent baisser le store, et tant pis s’il reste encore un grand morceau de jour à vivre et si elle aurait préféré s’asseoir devant la fenêtre pour voir  naître au fond du bleu les premières étoiles. 
Madeleine s’est approchée d’elle, à pas feutrés par le sable.


-Tu ne manges pas ?
- Non, tu peux tout prendre. Mais donne-moi un kleenex, j’ai les yeux qui piquent. 


Elles jettent un regard craintif vers les grandes. Sandrine et Séverine papotent avec Céline autour des glacières. Aucune ne regarde de leur côté. Alors, furtivement, elles procèdent à l’échange. Madeleine a bientôt la bouche pleine.


- C’est bon ! Je ne sais pas comment tu fais. Moi, j’ai tout le temps faim. 


Violette ferme les paupières. Oh, si, elle a faim ! Seulement, elle se nourrit d’autre chose. Tiens, cette langue de soleil qui lui lèche le bras. Ça a un goût de miel et de saucisse grillée. Et l’odeur du chèvrefeuille, sur la terrasse. On ne sait pas combien ça remplit, le parfum des fleurs. Violette aurait tant de choses à leur apprendre, mais elles n’écoutent jamais. Les petites veulent jouer et les grandes n’ont pas le temps. Bien sûr, elle pourrait le dire à Madeleine. Mais Madeleine est bête, elle ne pense qu’à s’empiffrer. 


Ensemble, elles regardent l’océan, et ce gris-noir dont il se plombe, du côté du lointain.


- Allez, les filles, le temps se gâte !


Voilà, c’est toujours comme ça. On les rentre comme des plantes au moment où la tempête menace, où ça va enfin devenir intéressant. Déjà, on les bouscule, on les rassemble comme un troupeau.


– Ramassez vos affaires ! Qu’est-ce que c’est que ce papier qui traîne, Violette ? Encore un kleenex ? Je croyais qu’on t’avait enlevé la boîte.


Mais Violette n’écoute pas. Elle est tournée vers la mer, elle voudrait la prendre en elle, la mer avec son remue-ménage, ses varechs, son odeur et sa respiration, se goinfrer de tout ça et en faire provision pour supporter la chambre, là-haut, les relents de javel et les ronflements de Madeleine qui dort à côté d’elle.


Mais on ne la laisse pas s’attarder. Déjà, Séverine et Sandrine se penchent vers elle, débloquent le frein de son fauteuil et entament la montée. Séverine dégage une roue qui a buté contre un galet.


-Il finit quand, ton stage ?
-A la fin de la semaine.
- Ça ne t’a pas semblé trop dur ?
– Oh, non. Ici, ils sont gentils, les vieux.


Elle s’arrête un instant, histoire de retrouver son souffle. Puis elle reprend son élan, et bien calée sur ses talons plats, elle pousse Violette vers les Glycines.

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