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Petite sœur

 

Petite Sœur c’était un ange. Je ne me rappelle même pas du jour de sa naissance, aussi loin que remonte ma mémoire elle avait toujours été là. J’avais commencé à exister avec elle, à l’âge de trois ans. Si mon statut d’aînée aurait dû me charger du fardeau des modèles, c’est elle qui, très tôt, par une permutation étrangement naturelle, s’était proposée d’endosser ce rôle ardu. Elle eut la subtilité de ne jamais me le faire sentir, simplement de me faire profiter de ce sentiment de protection et de cette ombre tranquille si agréables aux cadets. Alors qu’elle n’était qu’à l’école primaire, elle écoutait mes problèmes de « grande », me conseillait, me consolait, me défendait avec une maturité étonnante. Il fut rapidement manifeste qu’elle était dotée d’une grande intelligence, c’est-à-dire d’une capacité à apporter aux personnes qui l’entouraient des réponses aux questions qu’elles n’avaient même pas formulé. Elle lisait énormément, tout ce que la bibliothécaire du village lui mettait dans les mains. En grandissant, elle développa un talent pour le dessin, plus particulièrement les portraits. Quand elle me représentait (car j’acceptais toujours de prendre la pose), elle me charbonnait des yeux immenses, beaucoup plus grands que je ne les avais dans la réalité. Elle disait que c’est comme ça qu’elle les voyait, que c’est comme ça que j’étais, et je la croyais sur parole. J’aurais beau essayer de vous décrire Petite Sœur, vous ne la connaîtrez pas très bien. Elle était très secrète, même pour moi. Elle ne prenait pas vraiment partie au monde, je crois qu’elle l’observait, qu’elle le tenait à distance comme avec un bouclier.

Je me demandais souvent comment les enfants uniques dans les autres familles faisaient. Comment pouvaient-ils supporter le froid des maisons ? Et les phrases humiliantes des mères qui donnent envie de se cacher ? Et les regards vides des pères qui donnent envie de pleurer ? Sans Petite Sœur, comment aurais-je fait ? Nous grandissions dans une atmosphère d’amour conditionnel dont, au moment où j’écris, je ne suis toujours pas certaine d’avoir compris les conditions. Petite Sœur encaissait tous les coups, toutes les hontes, toutes les gifles. Elle attendait que l’orage passe et, une fois dans la chambre, ce sont mes larmes qu’elles séchaient. Elle disait que pour chaque moment difficile que nous vivions, il existait une chanson qui décrivait exactement ce que nous ressentions, qu’il ne suffisait que de la trouver. Cette idée me rassurait. Nous avions développé une connivence absolue. Chaque parole que nous échangions avait un sens caché que nous étions seules à même de déceler dans notre complicité souterraine. Les phrases tristes étaient teintées d’ironie, les boutades de tristesse, et nos jeux d’enfant d’une troublante gravité.

Puis vint le jour où je quittai la maison, et où Petite Sœur resta. Départ ambivalent : alors que je la savais désormais seule dans le lit superposé, je découvrais les joies de l’indépendance, l’effervescence parisienne, les cafés avec les copains. Les semaines passaient si vite entre les partiels de droit, les petits boulots et les nouvelles rencontres. Je me délectais du bonheur d’avoir une « chambre à soi », fût-elle de bonne, un espace sans interruption par les cris, ni par les disputes, sans porte qui s’ouvre, sans porte qui claque. Peu à peu, je mis mon enfance encombrante de côté, je m’habituais à arrêter de me la remémorer. Petite Sœur avait le droit de me rendre visite un weekend sur deux. A chaque fois, je m’enivrais de lui montrer tous les recoins de la ville. Je lui disais que, même si le temps semblait long, ce serait bientôt son tour, que j’avais si hâte. Mais à chaque fois, elle avait l’air d’avoir un peu plus maigri, un peu plus blanchi, un peu plus agrandi ses cernes violets. Je m’inquiétais, elle rassurait. Sa vie m’apparaissait lointaine. Me voyant si épanouie, je crois qu’elle voulait me laisser profiter de mon échappée

Un soir de mars, la quarantaine fut prononcée. Restez chez vous. Je restai donc chez moi. Mon nouveau chez-moi. J’y étais si bien. Et je faillis à ma mission. Si elle n’est pas là pour sauver du suicide, à quoi ça sert une sœur ? C’est la seule chose que j’avais à faire, et je ne l’ai pas fait. J’aurais dû savoir qu’à quinze ans, certaines ne vivent que grâce aux recommandations des bibliothécaires, aux cours de théâtre au lycée, aux séances de cinéma le mercredi après-midi et à l’esquisse d’une vie future un weekend sur deux. J’aurais dû la kidnapper, la sauver d’une vie figée, la prendre à mes côtés. J’aurais dû la protéger, comme le font les grandes sœurs. Mais c’est trop tard

Car à présent, Petite Sœur c’est un ange.Sœur

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