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Peu ou proue !


Laurent Hyafil

 

 

Avant de me quitter, il me disait toujours, désignant le cadre qui était suspendu dans l’entrée :

- Tu te rappelles ce tableau, il était dans le petit salon, dans l’appartement que mes parents ont habité pendant des années quai Carnot, juste au-dessus du piano.

Il ajoutait :

- Viens lire l’inscription qui est au premier plan sur la proue !

Je me rappelais la première fois où il avait sonné à la porte, il m’était apparu là, dans l’embrasure, souriant, insouciant comme si quarante-cinq années ne s’étaient pas écoulées depuis notre dernière rencontre. J’étais content de lui reparler de notre passé commun, du lycée du Havre, de nos étés à Etretat.

En 1969 nous étions partis ensemble pour un voyage de plus de deux mois en Inde puis surtout au Népal. Il avait été fasciné par le Népal et la splendeur de l’Himalaya. Au moment de partir il avait souhaité rester seul, quelques jours de plus, à Katmandou. Et puis plus de nouvelles.

André avait dû oublier qu’il avait des parents, il avait dû oublier qu’il avait une famille. Personne n’entendit plus parler de lui pendant des années.

Je me souviens très bien que, dès la première fois, en quittant l’appartement, il m’avait montré le tableau de l’entrée représentant un des fleurons de l’armement Crémieux frères, un superbe paquebot entrant dans le port du Havre. Il m’avait déjà dit de venir lire l’inscription gravée sur la proue. Je n’avais pas répondu à sa sollicitation.

J’avais du plaisir à voir André même si je ne lui avais jamais pardonné son comportement passé. Parfois je m’interrogeais sur ces motivations profondes, venir me voir ou voir le tableau. Mais André représentait une partie de ma mémoire, un de mes souvenirs parmi les plus heureux, sa présence me faisait du bien.

Ces derniers mois son comportement vis-à-vis du tableau prenait un tour obsessionnel inquiétant. Il avait accéléré la cadence de ses visites jusqu’à deux ou trois fois par semaine. Il me demandait maintenant, à chaque fois, de lire l’inscription de la proue, à haute voix. Je l’éconduisais systématiquement en bougonnant une dénégation polie.

Un jour André arriva surexcité à la maison et le temps de poser son manteau me dit :

- Ce tableau m’appartient. Viens lire, pour une fois, l’inscription de la proue ! 

Manifestant une telle colère, que je lui répondis :

- Je n’ai pas besoin de la lire, je la connais par cœur !

Alors qu’il insistait avec véhémence, j’imaginais qu’un mensonge serait opportun pour le calmer. M’approchant, à quelque distance du tableau, j’énonçai alors, mécaniquement, ce qu’il attendait sans doute, depuis des années : « André Crémieux, 1947 », 1947 l’année de ta naissance.

Ce fut inutile. Il se tourna vers moi d’un air méchant :

- Ce tableau c’est ma mère qui te l’a confié avant sa mort pour que tu me le remettes, tu dois exécuter ses dernières volontés ! 

Je lui répondis calmement :

- Avant leur mort, voilà ce que tes parents m’ont demandé : « Peu avant qu’André n’ait eu cette terrible pneumonie en 1954, le bateau a été éperonné par un navire manœuvrant dans le brouillard dans le port du Havre. Plus tard, le bateau a coulé corps et âmes suite à une voie d’eau non colmatée et André n’est pas revenu du Népal. Avant qu’il n’arrive plus de malheurs à notre fils, nous voudrions te donner ce tableau ». 

Son excitation ne faisait que grandir :

- André ! Suppliai-je, André, n’essaye pas de violer les volontés de tes parents.

Sur le moment j’eus l’impression qu’il était calmé par l’évocation familiale, mais il reprit crescendo :

- Ce tableau m’appartient, viens ici énoncer encore une fois l’inscription qui figure sur la proue, je le veux ! 

Désignant, avec hargne, de son doigt, l’endroit précis où je devais lire.

Déboussolé par son obstination, pour apaiser sa fureur, je me décidai à venir réciter le nom du bateau, pensant pouvoir itérer mon mensonge. Mais, à quelques centimètres de la proue, je me sentis incapable de dissimuler. Poussé par un sentiment éthique irréfragable, j’articulai la vérité à haute voix : « Jules Crémieux, 1887 », du nom de notre grand-père commun !

- Tu mens ! C’est mon nom « André Crémieux », qui est inscrit sur la proue ! C’est toi-même qui viens de me le dire ! Tes contradictions n’ont pour seul but que de me spolier, mais je ne laisserai pas faire ! Je ne savais pas que mon cousin était un menteur, doublé d’un voleur !

Mon mensonge avait été totalement contreproductif. Sa fureur était devenue incontrôlable. Je restais impassible et muet le regardant décrocher le tableau et fuir de chez moi, le serrant contre sa poitrine, comme un nourrisson que l’on veut protéger des intempéries.

Je ne revis jamais André.


 

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