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Phèdre

« Dans le métro, on ne fait que des rencontres inintéressantes »

C’est enfermé dans cette certitude, fruit de plusieurs années d’expérience, qu’il s’engouffrait dans la bouche de métro à la station Saint-Lazare. Le jeudi matin, avec son audience à 9h, il n’avait d’autre choix pour être sûr d’arriver à l’heure au Palais.  Le métro était bondé. Il était tassé entre ses deux voisins avec seule ressource de s’arrimer à un poteau métallique pour ne pas tomber sous les accélérations et décélérations souvent brusques du conducteur.

Décidément, aucun sourire à l’horizon, toutes et tous portaient sur leur visage les stigmates de la dure journée de labeur à venir. A la station Liège, il put changer de portage pour occuper une position moins compressée, debout à l’intérieur du couloir. Cette nouvelle faculté lui permit alors de pouvoir faire unouveau tour d’horizon pour choisir la direction dans laquelle se porterait son regard pour les quelques stations à suivre.

Il découvrit alors une jeune femme assise, jeune et blonde qui ne paraissait concentrée ni sur un magazine, ni sur un livre, ni sur un ordinateur. Oh ! miracle, elle avait la tête levée dans la position normale, et regardait devant elle. Son regard croisa le sien. Elle paraissait lui faire un signe, et il comprit rapidement qu’elle voulait lui signifier que sa voisine d’en face se préparait à sortir à la prochaine station, ce qui lui laisserait la place libre.

Il n’aimait pas ce type de rappel public qui le renvoyait à la visibilité de son âge. Il vivait dans l’espérance d’une apparence qui pût laisser penser qu’il tutoyait la cinquantaine, dès lors que la dure vérité était qu’il avait dépassé largement la soixantaine. Il aurait largement préféré rester debout que de se faire désigner comme un vieillard.

Il ne déclina d’autant moins sa proposition qu’il avait déjà ressenti à son encontre une forme d’attrait physique. S’il n’avait seulement au départ qu’espoir minime de la séduire, rien ne l’empêchait de tenter sa chance, vu qu’il avait déjà attiré son attention, et extrait un sourire dans l’environnement peu convivial du métro.  L’exercice de la séduction permet de se réassurer sur sa virilité, ce qui est loin d’être négligeable à un certain âge. En s’asseyant, il la remercia.

Il renonça donc à se plonger dans les dossiers qu’il avait emportés pour les consulter avant l’audience, pour tenter de lui arracher un sourire additionnel. De sourire en sourire, peut-être pourrait-il arriver au point d’entamer une conversation.

Lui faisant face, serré contre son voisin, il n’avait d’autre choix que de l’observer, pour constater qu’elle semblait parler toute seule. C’est-à-dire que ses lèvres s’articulaient sans que le moindre son n’en sorte, alors qu’elle était dépourvue de tout microphone permettant à nombre de ses congénères de maintenir durant la durée du trajet une conversation téléphonique. A titre de vérification, il constata que les boucles de cheveux qui recouvraient ses oreilles, ne dissimulaient pas des oreillettes.

De temps à autre, elle interrompait ses monologues muets, et, paraissant revenir sur terre, elle lui décochait un sourire. Il était sûr que son charme avait joué, et pour trouver un biais pour entamer la conversation, il se mit à essayer de décoder les mots qu’elle prononçait.

Au bout de quelques minutes, il suspecta au mouvement de ses lèvres, qu’elle déclamait probablement des vers de nos auteurs classiques. Bien qu’il ne comprenne pas les mots, il était subjugué par sa diction. Les mouvements de sa bouche laissaient poindre une harmonie sans pareil. Cette femme le fascinait. Il faillit l’aborder quand il se fit surprendre par son brutal départ à l’arrivée à la station La Fourche.

***

Jamais il n’avait été autant puissamment pénétré de l’image d’une femme inconnue à qui il n’avait même pas parlé. Il lui était bien arrivé de se toquer pour une actrice au point d’aller voir tous ses films, mais cela n’avait rien à voir. Il fallait qu’il la revoie. Il fallait qu’il continue à faire vivre en lui ce sourire et ces lèvres baignées dans la splendeur du théâtre classique.

Il prit des places pour tous les théâtres qui jouaient des pièces du répertoire classique. Toutes ses soirées furent occupées. Un soir que l’on donnait Phèdre à la Comédie Française, à la scène3 de l’acte 1, Phèdre fait son entrée sur scène. C’était elle, subliment belle, sublimement sensuelle, déclamant à la perfection ce joyau intemporel.

Pendant les deux mois qui suivirent, il était là, tous les jours, au premier rang, à l’écouter amoureusement. Jamais il n’essaya de la rencontrer.

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